Tourisme : neuf mois plus tard, le Qatar espère encore un effet Mondial
Ce dimanche 18 décembre 2022, la Coupe du monde de football vient de s’achever. La nuit est tombée depuis de longues heures à Doha. Au pied des boulevards de The Pearl, archipel artificiel ultraluxueux de la capitale qatarienne, des kilomètres d’embouteillages se forment, et les drapeaux bordeaux flottent aux fenêtres des pick-up. La plupart des Qatariens célèbrent une dernière fois le cadeau offert par le royaume.
Pourtant, certains n’ont pas la tête à la fête. Le gérant de l’un des établissements de la marina, observe, l’air triste, les touristes étrangers quitter son palace : "Comment va-t-on remplir nos hôtels à présent ?", se demande-t-il en tirant sur sa cigarette. L’interrogation résume le défi qui attend le Qatar : parvenir à réemployer ses infrastructures pour devenir une destination touristique prisée de la péninsule Arabique. Et ce de manière permanente.
Une puissance touristique d’ici à 2030 ?
La pétromonarchie a déboursé plus de 200 milliards de dollars en vue de sa Coupe du monde. Le pays a mis en service de 250 à 280 hôtels rien que dans la capitale. Des autoroutes sont sorties de terre à vitesse grand V. Un réseau de RER ultramoderne relie désormais Doha aux plus grandes villes du pays. Beaucoup d’acteurs du monde économique, comme Amer al-Mana, le directeur des ventes du groupe Almana Motors, distributeur de plusieurs grandes marques de voitures occidentales, considèrent que le Mondial a permis l’édification d’un "nouveau Qatar" et va servir à développer des pans entiers de l’économie nationale. En tête, le tourisme.
L’émir Tamim ben Hamad al-Thani a fixé un cap. Dans le cadre du plan Qatar National Vision 2030 qui vise à rendre la péninsule moins dépendante de ses exportations de gaz, le pays doit tirer 12 % de son PIB de ce secteur d’activité d’ici à 2030. 6 millions de visiteurs sont espérés, contre 2 millions aujourd’hui. Pour rendre la destination attractive, le Qatar a notamment misé sur l’architecture. Il a fait venir les meilleurs. Le musée national a été dessiné par le Français Jean Nouvel, Prix Pritzker - l’équivalent du Nobel pour la discipline. Le musée d’Art islamique a été conçu par le Chinois Ieoh Ming Pei, lui aussi Prix Pritzker. Pour attirer les vacanciers davantage portés sur le soleil, l’émirat a également aménagé plusieurs plages artificielles. Les pics de chaleur dépassant quasi quotidiennement les 50 degrés, la péninsule a investi massivement dans la climatisation.
Malgré son volontarisme, la politique qatarienne est toutefois mise à mal par l’avance prise par ses voisins, souligne David Rigoulet-Roze, docteur en sciences politiques spécialiste du Moyen-Orient : "Depuis la fin de sa Coupe du monde, le Qatar doit faire face à la progression de deux places fortes du tourisme dans la région : les Emirats arabes unis et, surtout, l’Arabie saoudite." Les premiers, grâce à l’attractivité de Dubaï, sont déjà bien installés sur le segment de ce que le chercheur appelle les "vacances Miami". Influenceurs, footballeurs, chanteurs…, la destination est devenue prisée. Ayant notamment ôté les barrières sur l’alcool liées à la religion, les Emirats arabes unis incarnent un lieu de villégiature où tout est possible en plein cœur de la péninsule Arabique. "Le Qatar, lui, n’est pas prêt à se détacher de son conservatisme", insiste le chercheur.
Il se rapproche plutôt du modèle saoudien. Le pays dirigé par Mohammed ben Salmane développe, comme son voisin, une offre basée sur des périples traditionnels, notamment dans le désert de Rub al-Khali. Pour autant, Doha ne peut rivaliser avec la géographie d’un Etat… 200 fois plus vaste. "Neuf mois après le Mondial, ils se retrouvent avec des hôtels magnifiques de 300 chambres avec 30 clients seulement à l’intérieur", se moque un Français habitué des palaces de la péninsule.
Toutefois, le Qatar tire profit d’une voie dans laquelle il a toujours excellé : le "sport tourisme". Le pays accueille ainsi une flopée de grandes compétitions internationales. Il a organisé les championnats du monde de judo au lendemain de la Coupe du monde de football. Doha s’apprête également à accueillir des rendez-vous majeurs de natation, de Formule 1 et de tennis.
Le modèle fonctionne bien depuis la Coupe du monde de handball en 2015. Les infrastructures construites pour l’occasion sont régulièrement réemployées pour la tenue d’autres compétitions, et le Qatar est reconnu pour son savoir-faire dans l’organisation. Mais cette réussite est-elle transposable aux huit stades de football flambant neufs ? Il sera difficile de les remplir toute l’année, alors que le territoire compte à peine… 6 000 licenciés. Côté gouvernement, on se veut rassurant. Les enceintes, assure-t-on, serviront lors de la Coupe d’Asie de football l’été prochain - dont l’organisation devait initialement revenir à la Chine -, et attireront des touristes.
Le tourisme sportif, une arme diplomatique
Ce genre d’événements représente aussi un moyen de soigner ses relations avec l’extérieur. "Le tourisme sportif est une arme diplomatique pour le Qatar. C’est l’occasion de faire venir des gens importants sur son sol et de donner une bonne image du pays", constate Raphaël Le Magoariec, doctorant au sein de l’équipe monde arabe et Méditerranée (Emam) de l’université de Tours.
Sur ce point, le Qatar semble avoir réussi sa Coupe du monde. La compétition a notamment permis de promouvoir sa compagnie aérienne Qatar Airways. En faisant transiter près de 3 millions de spectateurs, celle-ci s’est forgé une cote de sympathie non négligeable auprès de touristes internationaux. Selon la société de sondage YouGov, tous ses indicateurs de réputation ont grimpé dans l’esprit des clients français. La réouverture de la ligne Nice-Doha, début mai, ainsi que le lancement de la liaison Lyon-Doha, début juillet, en témoignent. "Le Qatar peut se satisfaire de ce genre de réussites, mais, en réalité, il est encore trop tôt pour savoir si le Mondial a eu un impact durable", tempère Raphaël Le Magoariec. Le pouvoir l’a lui-même défini : c’est à l’horizon 2030 que le Qatar fera le bilan définitif de "son" Mondial. Rendez-vous dans sept ans.