Ces deux BD espagnoles à lire absolument, par Christophe Donner
On ne peut pas dire de l’Espagne qu’elle fut le berceau de la bande dessinée. Et pourtant, comme disait Léo Ferré des anarchistes, si dans la production mondiale de BD il n’y a pas 1 auteur espagnol sur 100, ils exiiiistent… La plupart talentueux, allez savoir pourquoi. Il faut croire qu’un marché réduit, pas rentable, favorise la liberté des artistes. En tout cas, sans faire injure aux 7 000 albums qui sortiront cette année, ce sont deux albums venus d’Espagne qui se distinguent cet automne, par leur force et leur originalité.
Beatriz Lema, l’auteur Des maux à dire, est céramiste de métier. Elle a publié son premier album en 2017, O corpo de Cristo, qui lui a valu un prix et surtout une résidence à la Maison des auteurs (Angoulême) associée à une bourse accordée par diverses institutions françaises et espagnoles, le tout lui permettant de réaliser l’ambitieuse transsubstantiation de son Corps du Christ en Des maux à dire qui parait aujourd’hui chez Sarbacane.
Broderie et kalash espagnoles
Original et surprenant, je ne crois pas qu’on puisse l’être plus : l’album de Beatriz Lema est une broderie. Avec ses pelotes de laines, ses canevas, son cercle et ses aiguilles, elle a brodé, case par case, le récit de sa vie. Plus exactement la vie que lui a fait mener sa mère devenue… quoi ? neurasthénique, délirante, mystique, suicidaire… En voilà une qui n’a pas la haine du suicide, comme tant de bien-pensants. L’album commence par là : "- Maman, attends ! - Laisse-moi. Je veux juste me jeter là et en finir."
Sans autre équivoque que la pudeur et l’élégance des mots, Lema explique : "Elle a grimpé sur les rochers et s’est éloignée du rivage. Elle est entrée dans l’eau. Elle voulait se noyer entre les rochers." La broderie s’impose alors comme une évidence : le temps, la douceur, la patience que ça demande, les phylactères eux-mêmes sont en laine. Elle ajoute au canevas quelques coups de crayon, et des teintes qui imprègnent le tissu. C’est tellement bien rendu à l’impression qu’en ouvrant l’album on ne peut pas s’empêcher de vérifier, du bout des doigts, que c’est bien un album en papier, et pas un livre à système.
L’autobiographie ne fait pas peur à Beatriz Lema : "Je suis née le 31 janvier 1985". Et tout de suite, parce qu’elle a aussi le goût pour le document, elle ne craint pas de glisser entre deux pages de broderies le rapport du médecin psychiatre sur sa patiente : "Née en 1946, mariée, deux enfants […] ancienne salariée dans la confection pour une entreprise de textile." La broderie n’était pas seulement une évidence, mais une nécessité. Le toubib diagnostique une "jalousie pathologique avec forte tendance paranoïaque". Suit la liste des médicaments et leur dosage : 20 mg de Fluoxetine, 10 mg d’Olanrapine, 10 mg de Clorazépate. Tout fait émotion au moulin des précisions.
Premier souvenir, Beatriz a 4 ans quand son père les dépose, elle et sa mère encore "normale" devant la maison d’une vieille dame, prétendument rebouteuse, qui va pratiquer sur la petite une longue et pénible cérémonie d’exorcisme. Exorciser quoi, on l’ignore, comme l’enfant.
Tout est comme ça, absolument merveilleux, terrible et d’un amour infini pour cette mère en partance pour la folie et la mort. J’arrête pour parler de l’autre album espagnol : Le Ciel dans la tête, paru chez Denoël graphic. Quelque chose de Fred Deux et d’Hans Bellmer dans le dessin halluciné de Sergio Garcia Sanchez. Et dans l’histoire racontée par Antonio Altarriba, aussi, de l’épouvante. Ça commence dans les mines du sud-Kivu (République démocratique du Congo), où les enfants "travaillent". Ils ne peuvent se sortir de là qu’en devenant soldat. A 10 ans, pourquoi pas. Quand je vous aurai dit que notre héros, le jeune Nivek, doit descendre toute sa famille pour être intégré à la milice, vous aurez une idée de sa fuite à travers l’Afrique pour l’inatteignable Europe, où nous profitons des dernières années de paix pour lire de la bonne BD espagnole.