Coupe du monde de rugby : pourquoi (presque) tout le monde prononce à tort "rudby"
C’est un phénomène qui passe inaperçu, jusqu’à ce que vous tendiez l’oreille. Une fois remarqué, vous ne faites plus que l’entendre : parmi vos amis, votre famille – et peut-être même vous, qui lisez ces lignes ! –, certains ont tendance à parler de "rudby", plutôt que de "rugby". En pleine Coupe du monde de rugby (avec un g) en France, ce tic de langage fleurit un peu partout, y compris à la radio et à la télévision.
Cette prononciation ne date pas d’aujourd’hui : sur Amazon, on retrouve par exemple l’existence d’une marque "originaire du Sud-Ouest", lancée il y a plus de cinq ans, "Rudby", qui indique assumer "le côté rude du rugby". Dans une vidéo TikTok, l’influenceuse spécialisée dans la langue française Athéna Sol, 1,1 million d’abonnés sur le réseau social, s’agaçait il y a déjà quelques semaines de ce terme mal prononcé. "Ce mot-là, ‘rugby’. Pourquoi tu dis ‘rudby’ ? demandait-elle. Tu peux me dire où tu as vu un d ? Et ne me dis pas que c’est une histoire d’accent, il n’y a pas d’accent qui tienne, là." Ce glissement n’est même pas la seule prononciation que peut prendre la discipline. Parfois, une nouvelle variante apparaît, qui fait sauter aussi bien le g que le d : l’équipe de France joue alors au "ruby" (comme un "rubis"), notamment dans le sud-ouest de la France. Sur le site du dictionnaire Le Petit Robert, deux prononciations sont d’ailleurs enregistrées : celle d’une voix masculine énonçant "rugby" et une voix féminine, "ruby". Qu’importe l’orthographe, le nom du sport semble durablement marqué par une interprétation très personnelle de son appellation.
Un mot anglais
L’explication est à chercher du côté de l’origine du sport et de son nom. Bien que certaines études voient dans la soule, sport de balle très pratiqué en France au Moyen Age, la forme originelle du rugby, le jeu a été officiellement inventé en Angleterre au XIXᵉ siècle. Sa consonance anglophone est compliquée à prononcer pour le palais français. "Vous avez un mot anglais avec une combinaison de consonnes qui est très rare dans la langue française, le g et le b, explique le spécialiste des régionalismes linguistiques Mathieu Avanzi, professeur à l’université de Neuchâtel, en Suisse. Quand deux consonnes se suivent, il y a en général un phénomène de coarticulation : on anticipe le son qui arrive après."
C’est par exemple le cas du mot "absent", où la combinaison du b et du s transforme parfois le son "bs" en "ps" : on prononce davantage "apsent" qu’"absent". "Le fait de dire ‘rudby’ est un mécanisme qui vise à réduire l’effort de prononciation, confirme la sociolinguiste et sociophonéticienne Maria Candea, professeure à l’université Sorbonne-Nouvelle. Le g se prononce par une petite explosion à l’arrière de la gorge et le b, via une petite explosion sur les lèvres. Ce sont deux endroits très éloignés à activer. Le processus est donc coûteux." Pour réduire la difficulté, certains francophones ont donc décidé de transformer le g en d. "Le d se prononce par un contact de la langue contre l’arrière des dents et est donc plus près du b labial qui suit, poursuit Maria Candea. On appelle cela une ‘assimilation’, lorsque les sons qui se touchent dans la parole s’influencent."
Une combinaison rare en Français
Ce phénomène est encore plus vivace dans le Sud-Ouest, où le rugby est très populaire (plus de 131 000 licenciés y sont dénombrés, quand on en compte 186 000 dans le reste de la France, selon les chiffres de la Fédération française de rugby). "Très rare en français, la combinaison ‘gb’ l’est encore plus dans les langues régionales que sont le gascon et l’occitan, explique Philippe Blanchet-Lunati, professeur de sociolinguistique et didactique à l’université Rennes II. Dans ces régions, comme en Provence, les anciens disaient souvent ‘aumenter’ au lieu d’‘augmenter’." Qu’importe si ces langues ne sont aujourd’hui parlées couramment que par une minorité d’habitants : leur usage a imprimé dans la prononciation locale du français. "Des langues ne supportent pas les combinaisons de certaines syllabes, tout simplement parce qu’elles n’ont jamais appris à les produire. Quand on emprunte un mot, on l’adapte", poursuit Philippe Blanchet-Lunati.
Pour faciliter les échanges, les francophones ajustent leur prononciation à l’usage, en allant au plus simple. Le "rugby" n’a d’ailleurs pas été le seul mot à en subir les conséquences. Le mot "tomate", issu de "tomatl" en nahuatl, la langue amérindienne parlée au Mexique, apparaît en français au XVIIᵉ siècle. Mais l’enchaînement des deux consonnes t et l est mal supporté dans l’Hexagone et, un siècle plus tard, le mot se répand en France sous sa forme actuelle. Autre exemple : le mot "bâbord", dont l’origine est à trouver du côté du néerlandais "bakboord", a évolué en se délestant d’un k trop gênant pour les mâchoires françaises.
"On retrouve le même phénomène avec les mots anglais ‘beefsteak’, devenu ‘biftek’, avec abandon du s, ou encore ‘roastbeef’, transformé en ‘rosbif’. C’est aussi le cas de ‘paquebot’, issu de ‘packet boat’, qui a été francisé pour faciliter sa prononciation", détaille Philippe Blanchet-Lunati. Apparu au début du XIXᵉ siècle, le terme aura résisté bien moins longtemps que le "rugby" aux assauts des Français.