Michael Connelly : "J’écris depuis trente ans sur les failles du système judiciaire américain"
De l’autre côté de l’écran, Michael Connelly lève son poignet pour que l’on distingue le tatouage qui le ceint : des étoiles, symboles d’éternité, et deux mots à moitié effacés par le passage des années : "hold fast (tenir bon)", dit-il, avant de préciser dans le même élan : "Harry Bosch a le même tatouage". Harry Bosch, c’est le nom de l’inspecteur de la police de Los Angeles auquel l’écrivain donne corps – et âme – depuis trente ans (en France, trente et un aux Etats-Unis). Plus d’une vingtaine de romans, des millions de lecteurs à travers le monde, et, depuis 2015, une série télévisée, Bosch, sous les traits de l’acteur Titus Welliver. Si Bosch, né en 1950, est plus vieux de quelques années que son géniteur, Connelly partage nombre de traits de son personnage, l’amour du jazz, une opiniâtreté à toute épreuve et une certaine indignation face aux failles de la justice américaine.
Dans la famille des grands enquêteurs de papier, Harry Bosch s’inscrit à équidistance de ses illustres aînés (le Sam Spade de Dashiell Hammett, le Philip Marlowe de Raymond Chandler) et de ses populaires héritiers (l’auteur norvégien Jo Nesbo reconnaît s’en être inspiré pour son Harry Hole). Auteur fécond, qui écrit un livre par an, penché huit à dix heures par jour sur son bureau, Michael Connelly a donné vie à d’autres grands personnages, comme l’avocat Mickey Haller, demi-frère de Bosch, qui fait aussi l’objet d’une série, ou l’inspectrice Renée Ballard. Formée par Bosch, cette dernière est sa responsable dans L’Etoile du désert, enquête addictive dès ses premières pages, retorse en diable, et d’une précision édifiante quant à sa maîtrise du déroulé (moderne) d’une enquête. A l’occasion de sa sortie, Michael Connelly a répondu aux questions de plusieurs médias français, dont L’Express.
L’Express : Quel est votre regard sur les trois décennies passées au côté de Harry Bosch
Michael Connelly : Quand j’ai écrit son premier livre [Les Egouts de Los Angeles], j’avais juste pour ambition de pouvoir en faire un second… C’est donc assez incroyable que l’aventure se poursuive aujourd’hui. J’ai pris la décision assez tôt de ne pas consacrer chaque livre à Harry, ce qui m’a permis de ne pas tomber dans la routine et l’ennui. Je n’ai toujours pas épuisé le personnage, et je ne pense pas qu’il soit du genre à prendre sa retraite. Il a quelques problèmes de santé dans le dernier livre car il avait été empoisonné dans une précédente enquête… Mais depuis sa parution aux Etats-Unis, des lecteurs m’ont écrit pour me dire quel remède le soignerait, j’ai reçu plein d’e-mails (sourire). Toujours est-il qu’il devrait y avoir encore quelques livres avec Harry, et j’espère que mon tout dernier lui sera consacré.
Quel est le point de départ de cette nouvelle histoire ?
J’ai grandi en Floride, j’allais souvent à Key West jusqu’à mes 30 ans, j’y ai passé ma lune de miel, notamment. Ensuite, j’ai déménagé à Los Angeles, et ces dernières années, j’ai commencé à retourner à Key West, et j’ai eu dans l’idée qu’un de mes personnages s’y rende. Et l’une des enquêtes est malheureusement inspirée d’une histoire vraie, la disparition d’une famille en Californie du sud. Le mystère a duré plusieurs années, jusqu’à ce que leurs corps soient retrouvés dans le désert, où ils avaient été enterrés. L’histoire était tellement choquante que j’ai voulu écrire dessus, et suffisamment forte pour qu’elle hante Harry Bosch et le décide à poursuivre ses investigations.
Quel est l’impact de l’évolution des méthodes policières sur votre travail ?
L’un des grands défis et l’une des grandes joies de mon métier, c’est mon devoir de coller à la réalité. Je veux que chacun de mes livres soit très contemporain. Tellement de choses ont changé au cours des trois dernières décennies. Quand j’ai commencé à écrire sur Harry, les téléphones portables n’existaient pas, pas plus qu’Internet, il portait un pager… Il y a vingt-cinq ans, je suis entré en relation avec un groupe d’enquêteurs, The cold case squad, qui s’intéressait aux crimes non résolus.
Une de mes connaissances de mes années de journaliste s’y est trouvée affectée, et j’ai pu établir des liens avec les membres de cette unité. L’un d’eux a inspiré le personnage de Renée Balard et est aujourd’hui à la tête de cette unité. C’est extrêmement utile pour moi. J’ai accès à des éléments de procédures, des choses internes, etc. C’est un travail de journaliste, sauf que je récupère les faits et je les transforme en histoires. Elles sont classées comme de la fiction, mais sont très proches de la réalité. J’essaie de rester au parfum des évolutions technologiques autant que possible, un livre que je viens de finir a ainsi beaucoup à voir avec l’intelligence artificielle.
Quelle est l’influence du jazz, et de l’improvisation, sur votre approche de l’écriture ?
Vous connaissez le pianiste Keith Jarrett ? Quand il s’assoit devant son piano, il ne sait pas ce qu’il va jouer jusqu’à ce que ses doigts se posent sur les touches. J’ai toujours considéré que c’était la bonne façon d’écrire. Une fois l’histoire venue à moi dans ses grandes lignes, je commence à écrire, en voyant ce qui survient chaque jour. C’est une façon de ne pas avoir de contrainte, de patron. Si vous établissez un plan en amont, il vous dicte ce que vous devez écrire, et je ne veux pas de ça. Cette méthode n’est pas sans inconvénient : je jette régulièrement des pages parce que j’ai fait fausse route. C’est le prix à payer. Mais je pense qu’un bon écrivain se reconnaît à sa capacité à jeter des pages quand elles ne fonctionnent pas. Cette façon de faire est la seule que je connaisse et elle m’a plutôt réussi jusqu’à maintenant. Quand je commence à écrire, j’ai tout de même une idée de la fin, qui parfois se transforme en cours de route, mais pour l’essentiel, je m’y tiens, c’est la lumière au bout du tunnel…
Quel est votre regard sur l’évolution de la justice américaine ?
C’est ce sur quoi j’écris depuis trente ans, j’explore les failles de notre système judiciaire. Je ne pense pas qu’il soit meilleur aujourd’hui qu’il y a trente ans, c’est peut-être pourquoi je continue d’écrire à son sujet, ses dysfonctionnements sont toujours épouvantables. On évolue tout de même vers un modèle où les comportements de la police font l’objet de davantage d’évaluations, en raison du nombre de vidéos qui existent et circulent ; aujourd’hui, seuls les policiers les plus stupides font des choses répréhensibles au vu et au su des caméras. Ces dernières ont considérablement changé le système, l’ont un peu équilibré, mais il existe toujours des failles dans lesquelles les gens, quels qu’ils soient, peuvent tomber. Elles ne se sont pas suffisamment comblées.
Quelles sont les différences de réception de vos livres entre l’Europe et les Etats-Unis ?
Il y a une appréhension plus profonde d’Harry Bosch dans des pays comme la France ou l’Italie. C’est rafraîchissant et ça fait du bien à l’ego que les lecteurs de ces pays s’intéressent davantage à la nature du personnage ; le public américain est plus dans l’attente d’une histoire où les choses vont vite, et est davantage attiré par l’intrigue. Pour un auteur, les lecteurs qui s’intéressent aux personnages, à ce qu’ils font et pourquoi, sont les plus gratifiants.
Quelle est votre implication dans la série télévisée Bosch, et l’influence de celle-ci sur votre écriture ?
J’ai participé au choix de l’acteur, qui était la décision la plus importante. Je ne cherchais pas tant un physique qu’une humeur, quelqu’un qui puisse incarner tous les fantômes que porte Harry en lui. J’avais vu Tittus Welliver dans une série où il jouait un personnage atteint de troubles post-traumatiques, et il n’avait pas besoin de le dire, on le devinait. J’ai lancé son nom à l’équipe de production, on a aussi rencontré des dizaines d’acteurs, mais finalement on est tous tombés d’accord sur lui. Il ne ressemble pas à l’image que je me fais d’Harry, mais à son intériorité, à ce qu’il porte en lui, à son côté hanté.
Hormis cela, je ne suis pas très impliqué dans la série, je me suis rendu compte que je pouvais avoir confiance dans l’équipe de production. Elle m’a probablement influencé dans le sens où j’écris davantage d’histoires avec deux ou trois narrateurs. A l’écran, vous ne pouvez pas avoir un même personnage pour chaque scène, il faut en développer d’autres et mieux répartir la narration. Ce que je fais désormais aussi dans mes livres… Influence-t-elle ma vision du personnage ? Pas vraiment, j’en avais une en tête pendant vingt ans, et les films ou séries ne la délogent pas tout à fait.
Pourquoi n’avez-vous que peu d’intérêt à explorer la psychologie des tueurs que traquent vos personnages ?
Le sujet est plutôt bien documenté ailleurs, dans les séries, les journaux, et je ne l’ai jamais trouvé captivant. Pour moi, les raisons qui poussent un individu à faire le mal sont assez banales. J’ai passé une douzaine d’années en tant que reporter à suivre les flics, j’en ai vu de très bons et de très mauvais, et d’autres qui ne parvenaient plus à prendre de distance avec leur métier à cause des dommages psychologiques qu’il leur infligeait. Tout ça me fascinait mais ce n’était pas vraiment des choses sur lesquelles je pouvais écrire dans les journaux. Quand j’ai décidé d’écrire un livre, j’ai choisi de me focaliser sur les enquêteurs, ceux qui consacrent leur vie à la traque de personnes malfaisantes, les dangers qu’ils encourent, comme le risque de prendre une balle, bien sûr, mais surtout ce qu’ils ramènent chez eux le soir. Pour moi, c’est le sujet le plus intéressant…
L’Etoile du désert, par Michael Connelly, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin. Calmann-Lévy, 394 p., 22,90 €.