"J’ai d’abord cru à un faux" : après un communiqué sur les émeutes, remous au sein de l’Unsa
"Au début, j’y ai à peine cru, souffle Hervé Bonglet. Plusieurs militants - j’en fais partie - étaient persuadés que ça ne pouvait pas venir de l’Unsa-Police." Par "ça", le secrétaire général de la fédération des services judiciaires de l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa) désigne le communiqué incendiaire publié le 30 juin par la branche police de son organisation et signé conjointement avec Alliance. "Il a fallu qu’on ait une réunion du bureau de l’Unsa pour que j’y crois", poursuit-il.
Diffusé à l’acmé des émeutes ayant secoué les quartiers après la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier lors d’un contrôle routier, le texte a créé la polémique. "Face à ces hordes sauvages, demander le calme ne suffit plus, ont écrit les représentants de policiers. Il faut l’imposer !" Alliance et Unsa-Police y ont appelé à "rétablir l’ordre républicain et mettre les interpellés hors d’état de nuire". "L’heure n’est pas à l’action syndicale mais au combat contre ces'nuisibles'", renchérissaient-ils. Si ce ton n’a pas réellement surpris de la part d’Alliance, habitué d’une communication offensive – parfois outrancière –, elle dénote du côté de l’Unsa-Police, d’habitude beaucoup plus mesurée. Elle a également beaucoup troublé au sein de l’Unsa. Bien que l’organisation revendique l’autonomie de chacune de ses branches, militants et dirigeants de l’union se sont émus d’un communiqué qu’ils estiment contraire aux valeurs de leur fédération.
Immédiatement dénoncé
Il a d’ailleurs été dénoncé le jour même par son secrétaire général, Laurent Escure : "La défense catégorielle d’une profession, même sincère, n’autorise pas à déroger par les mots aux valeurs qui font notre République et qui fondent l’Unsa", a-t-il tweeté. Réuni en bureau national, le syndicat a adopté le 5 juillet une motion qui "se désolidarise du communiqué de presse commun Alliance/Unsa-Police et condamne les termes utilisés". Au sein de l’Unsa, fédération créée en 1993 autour de sept piliers – démocratie, solidarité, liberté, humanisme, justice sociale et dialogue social, laïcité –, les termes employés par les syndicats policiers ont beaucoup choqué. "Les mots ont un sens, et ceux qu’ils ont employés ne sont pas conformes à nos valeurs, regrette Frédéric Marchand, secrétaire général de l’Unsa-Education. Des militants nous ont appelés pour nous dire qu’ils ne voulaient pas que l’Unsa soit associé à cela." Même musique du côté de l’Unsa spectacle et communication, qui évoque un texte "qui ne peut être que choquant". "Pour tout vous dire, j’ai d’abord cru à un faux", explique Fouzia Zekri, sa secrétaire générale. "La situation est inconfortable pour l’Unsa qui, en tant qu’union syndicale, s’est toujours voulue prudente et nuancée", analyse Benjamin Pabion, auteur d’une thèse sur le syndicalisme policier. Au slogan de l’organisation fédérale, "Libres ensemble", Fouzia Zekri ajoute ainsi une autre devise : "Le A de 'autonome' ne doit pas détruire le 'U' d’union'".
Tout en rappelant soutenir les agents, les fédérations tracent donc une ligne rouge. "Que des policiers soient agressés, qu’on leur tire dessus avec des cocktails Molotov, ce n’est pas acceptable, affirme Hervé Bonglet. Mais les propos tenus dans ce communiqué contreviennent totalement à l’esprit de l’Unsa." D’autres fédérations sont encore plus virulentes à l’encontre de leurs collègues policiers. "C’est inacceptable", estime Fatiha Hiraki, secrétaire générale de la Fédération commerces et services de l’Unsa, qui va jusqu’à qualifier par écrit de "raciste" le syndicat Alliance.
"Inacceptable"
Au sein de la Fédération, on n’hésite pas en effet à pointer du doigt le second signataire du communiqué pour expliquer le brusque changement de ton de l’Unsa-Police, d’ordinaire plus mesurée dans ses déclarations. "C’est d’autant plus étrange qu’ils avaient fait un communiqué la veille sur le même sujet, qui n’était pas du tout aussi agressif", observe Fouzia Zekri. Dans ce dernier, l’Unsa-Police dénonçait des "violences urbaines inacceptables" et des "groupes d’émeutiers déterminés à semer le chaos", mais n’employait pas le vocabulaire guerrier du texte paraphé le lendemain. De quoi laisser soupçonner, à l’Unsa, un changement au sein de sa maison police depuis son union inédite, aux dernières élections professionnelles, avec Alliance. "On a l’impression qu’ils ont été un peu influencés", soupire Fouzia Zekri.
Dans la motion du 5 juillet, le bureau de l’Unsa affirme ainsi qu’elle sera "toujours engagée dans la défense de la police républicaine", mais demande à l’Unsa-Police et à la Fédération autonome des syndicats du ministère de l’Intérieur [également affiliée à l’Unsa] de "réaffirmer leur attachement aux valeurs fondamentales de la République, à la charte des valeurs de l’Unsa et au combat contre l’extrême droite et ses idées", ainsi que "leur autonomie dans leur expression et leur action", notamment "vis-à-vis du syndicat Alliance". Les premiers concernés balaient cette affirmation. "On ne va pas pointer qui de Pierre, Paul ou Jacques a rédigé ce communiqué", s’agace Thierry Clair, secrétaire général adjoint de l’Unsa-Police, qui raconte l’avoir écrit "dans un contexte très particulier", avant tout adressé à la profession.
"Un texte diffusé dans l’ensemble des services de police évoquait le droit de retrait, et invitait les policiers à déposer leur arme. Notre communiqué visait à leur rappeler leur devoir", affirme-t-il. Aucun problème avec le texte initial, donc ? "Des termes posent problème, notamment 'nuisible' et 'chienlit'", veut bien admettre Thierry Clair. Faute avouée, à moitié pardonnée ? Dans sa motion, le bureau de l’Unsa annonce qu’une commission syndicale mandatée pour "vérifier les engagements demandés" va examiner le cas de l’Unsa-Police. Prochain rendez-vous : au bureau national du syndicat, en septembre.