Réforme du bac : les ministères ont besoin de conseils scientifiques, par Franck Ramus
L’année scolaire qui s’achève a permis de mesurer l’impact de la dernière réforme du lycée et du baccalauréat, lancée en 2018 : épreuves terminales précoces, programme scolaire réduit, élèves de terminale désœuvrés lors d’un dernier trimestre sans enjeu. Ces constats s’ajoutent aux critiques précédemment émises : la multiplication des choix de spécialités a engendré un casse-tête organisationnel pour les lycées, un casse-tête stratégique pour les familles, de possibles hiatus avec l’enseignement supérieur, une perte de lisibilité de l’examen ainsi que de son caractère national par l’introduction du contrôle continu. Cette réforme a, de plus, accentué les écarts garçons-filles en diminuant la proportion de filles suivant des cours de mathématiques jusqu’au bac, réduisant leurs débouchés potentiels.
Avec ses conséquences en cascade, la réforme du bac fait désormais l’unanimité contre elle. Il reste néanmoins difficile d’en mesurer avec précision les effets puisque aucune méthodologie d’évaluation n’a été intégrée à son déploiement. De toute évidence, rien de tout cela n’avait été anticipé. Comment est-ce possible ? Comment une poignée d’individus a-t-elle pu prendre des décisions aussi lourdes de conséquences pour l’ensemble du système scolaire et ses millions d’élèves, dans un calendrier extrêmement précipité, sans qu’aucune analyse précise ne leur permette d’en prévoir les conséquences, et sans qu’aucun garde-fou ne puisse modérer leurs propositions ?
"Le ministère n’a pas consulté son Conseil scientifique"
Ne toucherait-on pas les limites d’un processus décisionnel consistant à nommer un petit groupe de personnes qui consulte une multitude de parties prenantes afin de pondre un rapport et des recommandations, avant de prendre les décisions au sein du cabinet ministériel ? D’autant que les principales réponses attendues ont été soufflées en amont du processus, puisque les grandes lignes de la réforme du bac avaient été esquissées dès 2017 par le candidat Macron.
Curieusement, le Conseil scientifique de l’éducation nationale (CSEN) qui venait tout juste d’être créé, n’a jamais été consultée, ni par le cabinet du ministère, ni par Pierre Mathiot (le copilote de la réforme). On aurait pu penser qu’avant d’engager un projet d’une telle ampleur, il aurait été indispensable d'interroger des spécialistes des apprentissages et de l’évaluation du système scolaire, et plus généralement de soumettre le projet au feu croisé des critiques d’experts de toutes disciplines, afin de mieux détecter et d’anticiper les problèmes potentiels et de corriger le tir à temps.
Si le CSEN avait été sondé, il n’aurait peut-être pas pu infléchir le projet de réforme. Mais il aurait au moins pu recommander de commencer par une expérimentation à petite échelle et d’intégrer une démarche d’évaluation, voire d’anticiper les conséquences. Et le ministre aurait tout de même pris ses décisions en toute autonomie, mais avec le bénéfice d’un regard scientifique sur son projet.
"Nos dirigeants n’ont pas encore intégré que prendre de bonnes décisions est extrêmement difficile"
Une nouvelle réforme de la formation initiale des enseignants est maintenant annoncée. Qu’est-ce qui pourrait nous rassurer sur le fait qu’une catastrophe similaire à celle de la réforme du lycée ne va pas se produire ? Pas grand-chose. Les processus décisionnels sont toujours les mêmes. Le CSEN, qui possède un groupe de travail sur la formation des enseignants, n’est toujours pas consulté.
Malheureusement, nos dirigeants n’ont pas encore intégré que, dans le monde complexe qui est le nôtre, prendre de bonnes décisions est extrêmement difficile et qu’il n’y a à peu près aucune chance d’y parvenir en ne se fiant qu’aux idéologies partisanes et en ne sondant que des hauts fonctionnaires et des représentants professionnels. Il existe pourtant de nombreux travaux scientifiques internationaux ayant évalué rigoureusement les effets de différentes actions ou politiques publiques et qui peuvent donc permettre d’éclairer pertinemment la prise de décision.
Ces travaux restent pourtant largement inconnus des ministères, hormis de celui de la Santé. Idéalement, tous les ministères devraient disposer d’un conseil scientifique leur donnant accès aux connaissances utiles et aux outils permettant d’évaluer leurs politiques, et tous devraient les interroger régulièrement. Sans ça, nos dirigeants continueront à prendre leurs décisions à tâtons et à se lamenter des erreurs de leurs prédécesseurs.
* Franck Ramus est Directeur de recherches au CNRS et directeur de l’équipe "Développement cognitif et pathologie" au sein du laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistiques de l’Ecole normale supérieure à Paris.