La chronique politique de Jean-Michel Aphatie : "Un fossé, douloureux comme une plaie, qui porte un prénom : Nahel"
De part et d’autre, ont pris place deux catégories de citoyens qui vivent dans le même pays mais qui ne vivent pas de la même façon.
Immigration et exclusionsNous savons depuis des décennies que des jeunes Français issus de cette histoire singulière que nous nommons immigration peinent à trouver leur place dans la société.
Louer un appartement quand on porte un prénom venu d’ailleurs est difficile, parfois impossible. Indiquer sur un CV une adresse issue de ces lieux que l’on appelle des cités, c’est ruiner l’espoir d’avoir la moindre réponse.
Tout cela, nous le savons. Mais ceux qui vivent de l’autre côté du fossé se demandent trop rarement comment on supporte ces exclusions quand on a vingt ans.
Tutoiement et interpellationPromenons-nous dans la ville. Les rues sont belles, les gens sont beaux. Pas pour tout le monde. Combien de jeunes qui n’ont pas la peau blanche ont raconté leurs expériences quotidiennes, le tutoiement dans l’interpellation, « tes papiers, s’il te plaît », une fois, deux fois, trois fois dans la journée, quinze fois dans la semaine ? Jamais, nous qui avons la peau blanche, nous ne nous demandons ce que ça fait d’être méprisé.
"Nous les abandonnons"Si la chance favorise le bonheur, la déveine construit le malheur. Trop de quartiers à la périphérie des villes se structurent autour du trafic de stupéfiants. Grandir avec autour de soi la délinquance comme une seconde peau fabrique une mentalité de ghetto. Depuis cinquante ans, l’État prohibe et réprime. L’échec est patent : des millions de personnes consomment des produits théoriquement interdits.
Ce refus de l’admettre fait prospérer une économie souterraine qui enferme et effraie ceux qui, dans ces lieux maudits, voudraient vivre dignement et honnêtement. Cela aussi, nous le savons. Et pourtant, nous les abandonnons
Oublié et rejetéAujourd’hui, le fossé est profond. Quand on est du bon côté, la vie passe, avec ses difficultés certes, mais débarrassée du poids de l’injustice. Quand on est du mauvais côté, les difficultés sont les mêmes, alourdies de la sensation d’être oublié et rejeté. Le sort fait à Nahel dévoile ce que nous ne voulons pas regarder. Les violences qui en résultent ne doivent ni ne peuvent être acceptées. La République doit donc réprimer, arrêter, enfermer. Mais quand tout sera calmé, il faudra s’occuper du fossé et ne pas s’en détourner encore comme nous le faisons depuis si longtemps, depuis trop longtemps.
Jean-Michel Aphatie
Journaliste politique reconnu, Jean-Michel Aphatie, passé par la presse écrite et la radio, travaille actuellement à la télévision pour LCI et France 5 (C l’hebdo).