La chronique du temps présent d'Astrid Eliard : "Et devant nous, le monde..."
À part une balle de chamboule-tout qui a roulé jusqu’à mon pied, il ne restait rien, ce matin-là, de la kermesse qui s’était tenue la veille. Les fanions découpés et décorés par les enfants avaient été remisés, le buffet de gâteaux (il y en avait beaucoup trop, chaque famille ayant eu à cœur de mettre la main à la pâte), nettoyé.
La défiance au maximumC’était un matin comme tous les matins. Défilé de petits mômes avec leur sac de goûter sur les épaules, chapeau sur le nez, croûtes jaunes au coin des yeux. Bras potelés qui s’enroulent autour du cou. Travaille bien. Amuse-toi bien. Ce jour-là, cependant, un enfant a retraversé la cour en sens inverse, au pas de course, tracté par son père. « Je peux savoir pourquoi il ne va pas en classe ? » La directrice (à la kermesse, le chamboule-tout c’était elle) s’est précipitée vers le portail pour les rattraper.• Il pleure, à l’école, a répondu le père, la défiance au maximum. Si la sorcière de Hansel et Gretel avait soudainement paru avec sa broche à rôtir sous le bras, il ne l’aurait pas regardée autrement.• Il ne vient pas assez souvent, c’est pour ça qu’il pleure. Il faut qu’il ait le temps de s’habituer.
L'enfant éprouvait-il de la honte ?Une Atsem est venue à la rescousse avec un dernier argument qui s’est aussitôt dissous dans les cris du père. De toute façon, l’enfant, dont les yeux étaient secs désormais, avait déjà franchi le portail. Il regardait son père. Le voyait-il comme un héros, une sorte de géant qui, de ses grandes mains fières et puissantes fait des boulettes en papier de la loi sur l’instruction obligatoire ? Ou bien éprouvait-il de la honte d’être au cœur d’un spectacle si bruyant et de ne pas avoir, comme ses camarades, collé l’étiquette de son prénom sur le tableau de la classe ?
D'où vient la confiance accordée aux autres ?Je ne sais pas d’où vient l’idée qu’un enfant est forcément mieux chez lui, loin de toute altérité. Peut-être des premiers jours de la vie, quand elle est si vulnérable, et que dehors, le vent d’hiver souffle un voile de givre sur les trottoirs et que la bronchiolite galope, ou, l’été, que la canicule nous tape sur la nuque.
Je ne sais pas non plus où se situe la source qui alimente la confiance qu’on accorde aux autres, nous assure que le monde nous attend, et qu’il ne viendra pas – pas toujours – nous corrompre, nous briser ou nous voler.
Je sais seulement qu’il y aura des dents cassées, des coudes écorchés, et puis des déceptions, des chagrins et de la violence tels qu’ils feront perdre aux parents leur magie prophylactique. Mais cela n’a pas empêché Hansel et Gretel de botter le cul de la sorcière, si ?Je me demande comment tout cela va se terminer.
Astrid Eliard