Trente ans de discours "prioritaire" sur les banlieues : inflation de la com', crash de l’action publique
Parfois, un chiffre en dit plus qu’un édito. De mai 2007 à avril 2018, la Seine-Saint-Denis a reçu le nombre record de 2 700 visites officielles, soit une moyenne de 20 visites par mois. C’est-à-dire une par jour, quasiment, si l’on soustrait les week-ends… Ce pointage de la préfecture de Seine-Saint-Denis, cité dans le rapport parlementaire de 2018, résume tout du décalage délétère entre l’omniprésence de la communication et la persistance des problèmes ces quarante dernières années. "Moins ça peut, et plus ça cause", disent les grands-mères. A mesure que les ministres, Premiers ministres et présidents annonçaient "des politiques prioritaires" avec barre d’immeubles en arrière-fond, c’est sur l’inefficacité de l’action publique qu’ils pointaient les caméras. Sur l’éducation, sur la sécurité, les effets d’annonce s’achèvent en pétard mouillé. Et les discours volontaristes – tantôt matadors, tantôt empathiques – n’ont plus aucune valeur à la Bourse de la crédibilité populaire.
On pourrait s’amuser à "un quiz de l’engagement prioritaire de l’Etat", si l’effet cumulatif de ces discours n’était pas tragique. Jacques Chirac, à Bobigny, en janvier 2007 : "La clef, c’est l’engagement massif de l’Etat, dont c’est l’une des missions essentielles. La clef, c’est le rassemblement de tous les Français autour de cet objectif." Nicolas Sarkozy, à Paris, en octobre de la même année (devenu président) : "Pour les habitants des quartiers en difficulté, je veux donc mettre en place un véritable plan d’action […] Ce que je veux c’est que l’Etat reprenne toute sa place pour que la réussite sur tout le territoire dépende de l’école républicaine, de la sécurité dans le quartier, de l’effort personnel, pas de la communauté." François Hollande, La Courneuve, octobre 2015 : "Des moyens ont été ciblés dans 200 quartiers qui concentrent les plus grandes difficultés sociales. C’est l’apport de l’Etat qui crée l’effet de levier et qui permet d’avoir cette mobilisation." Emmanuel Macron, Roubaix, novembre 2017 : "La méthode sera simple, c’est celle d’abord d’une véritable mobilisation nationale. Cette mobilisation nationale doit en quelque sorte finaliser un plan de bataille structuré."
On pourrait écrire les prochains ; on pourrait deviner les mots qui jalonneront les discours, comme dans ces moulins à musique où de petits reliefs imprimés sur un rouleau définissent à l’avance la ritournelle qui sortira… Dans leur rapport d’information sur l’évaluation de l’action de l’Etat dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis (2018), les députés François Cornut-Gentille (LR) et Rodrigue Kokouendo (LREM) notaient : "Les mesures adoptées (dispositifs nouveaux, avantages statutaires…) partent du postulat que la crise de l’action publique trouve son origine dans la seule insuffisance des moyens ou une inadéquation des mesures législatives et réglementaires. Or, la crise de l’action publique est plus profonde. Elle doit conduire à s’interroger non seulement sur l’ampleur des moyens mis en œuvre, mais surtout sur leur nature, leur mode d’action et même leur finalité." Mais qui lit encore les rapports parlementaires ?