Kosovo : tout comprendre au regain de tension et aux violences contre l’Otan
La tension ne cesse de monter dans le nord du Kosovo. La région, brasier du conflit né en 2008 avec la prise d’indépendance unilatérale du Kosovo, connaît régulièrement des reprises de feu. Mais depuis quelques jours se déroulent les violences les plus fortes connues depuis des années dans cette ancienne région serbe, dans laquelle la médiation de l’Otan demeure importante. Lundi 28 mai, une trentaine de membres de la force internationale installée par l’Alliance atlantique ont été blessés dans des heurts avec les manifestants serbes. Ces derniers réclament le départ de quatre maires albanais dans la zone majoritairement serbe du Kosovo et la fin de "l’occupation" du territoire par la police kosovare. Le gouvernement serbe de Belgrade fait aussi état de plus de cinquante blessés parmi les protestataires.
Une première manifestation déclenche l’état d’alerte en Serbie
La poussée de fièvre a débuté vendredi 26 mai dernier, lorsque des manifestants serbes se sont réunis au nord du pays, près de la frontière, pour protester contre la prise de fonctions de maires albanais dans cette ancienne province de Serbie. Si quelque 120 000 Serbes vivent au Kosovo, peuplé d’1,8 millions d’habitants très majoritairement albanais, les quatre villages concernés sont habités par une majorité de Serbes. Après une démission en masse de ces derniers des institutions locales de la région en novembre, le pouvoir central avait décidé d’organiser des scrutins municipaux pour tenter de mettre fin au vide institutionnel. Les édiles avaient alors été désignés en avril à l’issue d’élections très largement boycottées par les Serbes du territoire : seuls quelque 1 500 électeurs, sur environ 45 000 inscrits, y ont pris part (soit une participation d’environ 3,5 %).
Ces premiers rassemblements, rapidement dispersés au gaz lacrymogène par la police kosovare, font quelques blessés légers parmi les manifestants. Depuis Belgrade, le président serbe Aleksandar Vucic demande dans la foulée à son armée de se placer en "état d’alerte maximale", comme cela est arrivé à de multiples reprises ces dernières années (la dernière fois en décembre). Sans attendre, il demande également aux militaires "de se mettre en mouvement" dans la direction de la frontière, a rapporté vendredi la Radio Télévision Suisse (RTS).
Malgré les réprimandes immédiates et les appels des Etats-Unis, de la France, du Royaume-Uni, de l’Italie et de l’Allemagne envers le Kosovo "à revenir immédiatement sur [sa] décision" et "à calmer la situation", ainsi qu’une demande de l’Otan qui exige dès vendredi "une désescalade immédiate", Pristina ne réagit pas. "Ces mesures ont exacerbé gratuitement les tensions, sapant nos efforts pour normaliser les relations entre le Kosovo et la Serbie et auront des conséquences dans nos relations bilatérales avec le Kosovo", déclare alors le secrétaire d’Etat Antony Blinken dans un communiqué.
La situation s’embrase le 29 mai
L’incident se reproduit dès le lundi 29 mai, lorsque les manifestants se réunissent à nouveau pour demander le retrait des forces spéciales de la police déployées dans la région depuis plusieurs jours. Durant le week-end, les forces kosovares ayant permis aux maires d’entrer dans leurs bureaux ont continué de stationner dans les villages en question. Après de nouveaux affrontements entre la police kosovare et les manifestants à Zvecan, où un groupe de Serbes tente d’entrer dans la mairie, la cinquantaine de soldats de la force de l’Otan au Kosovo (Kfor) - qui avait annoncé avoir "renforcé sa présence" après les premiers heurts - tentent initialement de séparer les deux parties avant de commencer à disperser la foule, selon les journalistes de l’AFP présents sur place.
Trente soldats, dont dix-neuf soldats hongrois et 11 Italiens de la force de l’Otan sont alors "la cible d’attaques non provoquées et ont subi des blessures traumatiques avec des fractures et des brûlures dues à l’explosion d’engins incendiaires" en "contenant les franges les plus actives de la foule", annonce à la fin de la journée la Kfor dans un communiqué.
La communauté internationale réclame la paix
Des violences immédiatement et "fermement" condamnées par l’Otan, par la voix son porte-parole Jens Stollenberg depuis Oslo ce mardi 30 mai, qui a appelé "cesser immédiatement" les affrontements. L’alliance transatlantique a par ailleurs annoncé l’envoi de nouvelles forces dans le nord du pays. "Le déploiement de forces supplémentaires de l’Otan au Kosovo est une mesure de prudence pour s’assurer que la Kfor [NDLR : la force emmenée par l’Alliance dans l’ex-province serbe] dispose des capacités dont elle a besoin pour maintenir la sécurité", a déclaré mardi un amiral de l’Otan.
Plusieurs de ses membres se sont également exprimés à titre individuel lundi et mardi. La Première ministre italienne Giorgia Meloni a jugé "absolument inacceptable et irresponsable" ces attaques contre les soldats européens. "Nous ne tolérerons pas de nouvelles attaques contre la Kfor. Il est fondamental d’éviter de nouvelles actions unilatérales de la part des autorités kosovares et que toutes les parties fassent immédiatement un pas en arrière pour faire baisser les tensions", a-t-elle ajouté dans un communiqué. La France également "condamne ces violences avec la plus grande fermeté", a déclaré le ministère français des Affaires étrangères dans un communiqué, appelant Belgrade et Pristina à retourner "à la table des négociations avec une attitude de compromis". "On ne peut tolérer que soit mise en danger la stabilité régionale dans un contexte aussi critique sur le plan international. Il s’agit d’une question de sécurité européenne", a-t-il ajouté.
The forces of the NATO contingent in Kosovo cordoned off the municipal buildings in the north of Kosovo, as Serbs went out to protest.
— Mats Nilsson (@mazzenilsson) May 29, 2023
A large number of KFOR troops with means to disperse demonstrations were deployed in the morning near the municipal buildings of Zvecan,… pic.twitter.com/evppdKbgPx
Alors que la situation sur place est désormais décrite comme "fragile mais calme" par la police kosovare, le président serbe Aleksandar Vucic a rencontré mardi 30 mai à Belgrade les ambassadeurs de la Quinte, cinq puissances membres de l’Otan qui observent de près les Balkans occidentaux. Il les a appelés à faire pression sur Pristina pour lui faire accepter ce qu’il a qualifié de "petite condition", citant "le retrait du nord du Kosovo des forces spéciales policières de Pristina et la mise à l’écart de faux maires qui ne représentent vraiment personne".
"Je ne peux pas croire que les pays occidentaux les plus puissants ne parviennent pas à la faire remplir", a-t-il dit dans une vidéo sur Instagram. D’autres figures publiques serbes se sont exprimées sur le sujet, à l’image du champion de tennis Novak Djokovic. "Le Kosovo c’est le cœur de la Serbie ! Stop à la violence", a déclaré lundi le numéro 3 mondial après un match à Roland-Garros. Le dirigeant serbe Aleksandar Vucic a également annoncé s’entretenir prochainement avec les représentants de la Russie et de la Chine, alors que Moscou dénonçait ce mardi une "propagande mensongère" de la part de l’Occident concernant les violences au nord du pays, appelant à y mettre fin et à arrêter de "rejeter la responsabilité des incidents au Kosovo sur les Serbes poussés au désespoir".