"Rocard, l’enchanteur désenchanté" : portrait de l’éternel mal-aimé de la gauche
La politique n’aime rien tant que faire parler ses morts. Qu’aurait dit de Gaulle ? Et Mitterrand alors ? Ah Chirac, c’était autre chose ! Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, rarement Michel Rocard n’aura été autant invoqué. Lui n’a pas été président, juste Premier ministre. Mais son nom ressurgit dès qu’un gouvernement use et abuse de l’article 49, alinéa 3, de la Constitution.
Comprenez, c’était le champion de cette arme constitutionnelle, et il était pourtant de gauche ! Ce fut l’argument phare d’Élisabeth Borne, sa lointaine successeur qui en a oublié la popularité de ce même Rocard, et ce malgré l’usage excessif du 49.3. Il quittera Matignon avec 50 % d’opinion favorable, une exception dans la chorale - fournie - des Premiers ministres de la Ve République.
Le journaliste et politologue Jean-Michel Djian n’a pas oublié tout cela, ni tous les autres secrets de Rocard, disparu en 2016, qu’il dévoile dans le passionnant ouvrage Rocard, l’enchanteur désenchanté (Le Cherche-Midi, 2023), rédigé à l’aide d’archives inédites dont il a eu accès grâce à Sylvie Rocard, la dernière épouse. Un homme au CV grandiloquent (député, sénateur, ministre d’État, ministre, député européen, etc.) à l’avant-garde de son temps politique et juge du nôtre, si impétueux. "Mine de rien, il est en train de nous renvoyer en pleine figure notre désespérante couardise", écrit l’auteur qui a feuilleté les derniers carnets de Michel Rocard, ces calepins dans lesquels ce combattant de la paix écrivait son amour du temps présent mais aussi ses inquiétudes.
Macron plutôt que Valls
Car Rocard était un homme plein d’angoisses, et notamment sur cette éternelle opposition entre droite et gauche dont il craignait qu’elle mette à mal la démocratie française. "La France a beaucoup souffert de la brutalité fanatique avec laquelle est mise en œuvre chez nous l’opposition droite et gauche. Chez tous les autres, on s’affronte tout en sachant travailler ensemble […]. Chez nous la poignée de main transfrontalière était une faute […]. Jamais les talents politiques d’une moitié de la France n’ont contribué à enrichir le travail de l’autre, seulement à le minorer et l’affaiblir", écrit-il à Nicolas Sarkozy en février 2012, alors que le duel entre ce dernier et François Hollande fait rage. C’est sans doute pour cela que le social-démocrate a misé sur Emmanuel Macron, dès 2014, plutôt que sur son "protégé", un certain Manuel Valls.
Rocard, c’est aussi celui qui se revendiquait comme l’homme du "parler vrai" (le nom de son ouvrage, écrit avec Jacques Julliard en 1979), de la mort des petites phrases, de ces punchlines qui nuisent, mais cela avait un prix. Toutes ces notes, Rocard ne s’empêchait pas de les consigner dans quelques courriers à ceux qui aujourd’hui exercent ce drôle de métier qu’est la politique, "ce métier de sauvage", disait-il. Des conseils de bonne conduite, en somme, envoyés à François Hollande comme à Emmanuel Macron, ou bien avant eux à celui qui lui vola la vedette dans l’après-Mitterrand : Lionel Jospin.
"Je suis candidat…"
Djian raconte, en s’appuyant sur deux courriers, que Rocard fit deux offres de services à Jospin. Une première fois en 1997 quand le gouvernement de la gauche plurielle mijote dans les arrière-cuisines, sous l’égide du "grand frisé". Rocard craint que l’histoire ne se fasse sans lui. Injustice. Le 9 juin de cette année-là, il écrit quelques mots à Jospin, "en rapide urgence" : "Je comprends très bien, et mieux que cela, j’approuve et je ferais la même chose, que tu n’ouvres avec personne aucune discussion sur la composition du gouvernement. Il n’y a guère de tâche plus infernale que celle-là. Mais il est peut-être utile que tu saches les souhaits et puis tu feras ce que tu pourras. Je suis candidat au poste de ministre des Affaires étrangères." Cinq ans plus tard, en 2002, quand toute la gauche se convainc que Jospin succédera à Chirac, il se rappelle au bon souvenir de son camarade : "Quand tu seras président, tu auras besoin d’une politique étrangère autrement inventive. Je suis toujours là." Il ne recevra aucune réponse, jamais.
Un mail aimé. Un protestant trop sincère. Le plus populaire des Premiers ministres restera ce "méconnu", cet "incompris", esseulé au sein de la maison socialiste, écarté par Mitterrand et ses successeurs. En juillet 2014, alors qu’Emmanuel Macron perce et que le quinquennat de François Hollande s’effrite déjà, il rédige un testament, sobrement intitulé "J’irai dormir en Corse" où il fait une déclaration d’amour à l’île et indique vouloir s’y faire inhumer.
"La visite des cimetières est un rituel qui tombe lentement en désuétude. Il affiche l’archaïsme, aux limites du ridicule […]. Aujourd’hui on rend plutôt visite aux disparus de manière plus intermittente, à la recherche d’un souvenir ou d’une rencontre d’idées." Voilà pourquoi Jean-Michel Djian narre ces ultimes secrets, consignés dans les vieux carnets de l’ancien ministre, avec un brin de nostalgie rocardienne : Ah, et si ça avait été lui ?