Pourquoi les créations de librairie se multiplient ces dernières années dans les territoires ruraux
Selon les derniers chiffres publiés en mars par le centre national du livre, 50 % des librairies ouvertes depuis 2017 l’ont été dans des villes de moins de 20.000 habitants, et une sur quatre dans une ville de moins de 5.000 habitants. C’est justement cette année-là que Marie-Thérèse Barrault a décidé d’ouvrir Une page à écrire, à Janville, petite bourgade d’Eure-et-Loir de 1.800 habitants.
Les candidats à la reconversion sont nombreux"La maison de la presse était fermée, et je me suis dit : “pourquoi ne pas essayer de redynamiser au niveau culturel le village”", raconte celle qui faisait jusqu’alors du traitement de données dans les secteurs du marketing et du commerce.
"J’aimais les livres mais je n’avais pas le temps de lire – je n’ai pas plus le temps aujourd’hui (rires) – et j’avais envie de retrouver du lien avec les gens, d’être autonome"
Un profil loin d’être rare parmi les porteurs de projets croisés ces dernières années par Guillaume Husson. "Nous avons soit des gens qui étaient salariés dans une librairie et qui veulent se lancer à leur compte, soit des personnes qui veulent donner du sens à leur vie, en ouvrant de petites librairies, sur des territoires qui leur sont chers », confirme le délégué général du syndicat de la librairie française.Nicolas Coupez est de ceux-ci. Responsable d’une agence de travail temporaire, "j’avais pour projet de travailler là où j’habite". Là où il vit, c’est à La Ferté Saint-Aubin. C’est donc dans cette commune de 7.500 habitants, située à 20 km d’Orléans, qu’il a lancée à l’été 2020 La Tasse d’Encre.
Les lecteurs heureux de trouver la culture à proximitéA Janville, en Eure-et-Loir, Marie-Thérèse Barrault a créé un salon du livre."Le confinement a beaucoup aidé au début, confie-t-il. Mais il faut être un peu connu sur la commune, être présent sur les réseaux sociaux pour avoir de la visibilité, et aussi bien connaître les gens pour savoir ce qu’ils aiment".
"Surtout dans le milieu rural, il faut du temps pour se faire une clientèle régulière, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mais en revanche, elle est très très fidèle", note pour sa part Marie-Thérèse Barrault.
Quels livres lire en ce moment ? Les journalistes de la rédaction vous aident à faire votre choix
Des clients attachés au commerce physique, au toucher du livre, mais qui viennent surtout chercher tout ce qu’internet, l’un des principaux concurrents de ces petites librairies, ne peut pas leur donner.À Janville, Marie-Thérèse Barrault accueille des auteurs, propose des ateliers, organise des rencontres entre lecteurs, et même un petit salon du livre chaque année au mois de décembre. "Il faut toujours trouver de nouvelles idées pour attirer les clients, c’est une remise en cause permanente", confie-t-elle.
Animations et idées à foison pour séduire les clientsEt également diversifier son activité avec de la papeterie, des cadeaux, voire un café… À Rochefort-Montagne, dans le Puy-de-Dôme, Claire Gourlet a élargi sa gamme de services en proposant boissons et petite restauration.
"En milieu rural, c’est essentiel de proposer plusieurs choses car sinon, ça serait compliqué de se rémunérer"
Car si l’activité suscite de nombreuses vocations, ce n’est pas pour l’argent qu’elle rapporte. La librairie est en effet l’un des commerces les moins rentables de France. Chacun a donc sa formule pour essayer de s’en sortir au mieux. Nicolas Coupez habite à côté, reste entre midi et deux et, surtout, travaille seul. "Mes charges sont limitées donc c’est pour cela que ça passe", reconnaît-il.Pourtant, quand on leur demande s’ils regrettent leur choix, tous assurent que non. "C’est un métier passion et une ouverture au monde extraordinaire", s’enthousiasme Marie-Thérèse Barrault. Et de raconter ce client qui n’osait pas venir aux soirées lecteurs car il ne lisait pas. "Il est venu, puis revenu pour acheter des livres", raconte-t-elle, un sourire dans la voix.
Une proximité et un conseil qu'on ne trouve pas ailleursPour beaucoup, quand on habite à plusieurs dizaines de kilomètres d’une grande ville, la librairie constitue l’unique lieu culturel de la commune. "Les gens sont heureux de trouver ce lieu-là dans leur petit village et les touristes souvent étonnés", constate Claire Gourlet.De quoi laisser augurer un bel avenir pour les librairies, que certains enterraient au début des années 2000 avec l’éclosion du livre numérique, resté finalement assez confidentiel. "En librairie, vous trouvez un accueil, des conseils, une proximité, des choix et une sélection, et des animations que vous ne trouvez pas ailleurs. Et on est convaincu que l’avenir des librairies passe par le fait qu’elles continuent à faire ce que les autres ne font pas", conclut Guillaume Husson.
Maxime Escot