La chronique du temps présent de Franck Bouysse : "Lettre à un adolescent d'aujourd'hui"
Tu as quatorze ans, plus ou moins. En surface, tout est calme. En dedans, tu bous, tu détruis ton enfance à coups de pelle, tu la brises en morceaux suffisamment petits pour ne pas céder un jour à la tentation de reconstituer le puzzle, et l’enterre profondément dans un jardin secret.
Tu te révoltes en silence contre ceux qui se dressent en modèles. Tu prends conscience que le monde que l’on t’offre est une vaste arnaque, rien qui ne corresponde à tes rêves. Tu puises dans les mots et les images ce qu’interdit la vie, et ainsi, ton esprit repousse les limites.
Tu veux explorer l’univers, tu ne veux pas de la pièce cloisonnée que l’on propose de te construire, ni de la chaise où t’asseoir sagement le reste de ton existence. Tu n’as pas la culture des frontières qui ne mènent qu’aux guerres. On te demande ce que tu souhaites faire plus tard. Tu réponds que tu n’en sais rien, que plus tard ne t’intéresse pas. On insiste, on te conseille, on te propose des chemins. Tu acquiesces poliment, il ne faut pas braquer ces gens qui disent œuvrer pour ton bien. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Tu te moques de ce qu’ils racontent, tu ne les écoutes pas. Tu ne les écoutes plus.
Tu as quatorze ans, plus ou moins. Au fond, tu sais bien ce que tu veux faire, là, maintenant. Aimer cette fille qui ne te voit pas. Tu ne sais comment l’aborder, comment lui avouer que tu n’as rien vu de plus beau que ce geste qu’elle a de ramener d’un doigt la mèche de cheveux derrière son oreille. Les médias ne cessent de parler de violences faites aux femmes et tu ne sais pas où commence cette violence. Tu as retenu qu’un simple regard peut être considéré comme une agression. Les victimes ont enfin la parole et c’est heureux, mais depuis quelque temps, les hommes sont tous devenus des porcs à balancer. On fait peser sur eux les terribles excès de certains.
Alors toi, quand ton instinct te guide vers les lèvres de cette fille, tu te réfugies derrière le paravent d’un respect castrateur. Plus désespérant encore, s’il lui arrivait de poser les yeux sur toi, tu penserais qu’il s’agit peut-être d’un vulgaire piège à loup, et tu fuirais son regard.
Tu as quatorze ans, plus ou moins. Quand je t’observe, je pense à tous les gamins de ta génération, sacrifiés sur l’autel d’une juste cause. Comment faire ? Se risquer au-delà d’un discours entendu ? Oser un compliment, une invitation ? S’excuser d’un frôlement de peau ? Je serais bien en peine de te donner le moindre conseil, moi qui n’ose même plus céder le passage à une femme, de peur que la porte se transforme en bois de justice.
Franck Bouysse