Traité sur le plastique : que faut-il attendre des négociations qui débutent à Paris ?
C’est à la fois un enjeu environnemental et de santé publique : le plastique, cette matière multicolore qui a révolutionné la production industrielle et les habitudes de consommation, a envahi la planète. Ce samedi 27 mai, les ministres et représentants d’une soixantaine de pays se sont réunis de manière informelle au siège parisien de l’Unesco pour préparer les négociations internationales censées mettre fin à la crise mondiale de la pollution plastique.
Ces négociations, qui se dérouleront du lundi 29 mai au vendredi 2 juin à Paris, ont pour objectif d’aboutir à un traité crucial pour la transition écologique. Promis par l'ONU depuis mars 2022, ce texte doit être "juridiquement contraignant" et voir le jour avant la fin de l’année 2024. Après de premières négociations techniques fin 2022 en Uruguay, la capitale française accueille la deuxième session de négociations, sur les cinq prévues. Les débats s’annoncent tendus.
Le chantier est gargantuesque, puisque ce matériau issu de la pétrochimie étouffe désormais tous les recoins de la planète, depuis les décharges à ciel ouvertes, en passant par le fond des océans et jusqu’au sommet des montagnes. Présent dans tous les objets du quotidien (emballages, fibres de vêtements, matériel de construction, outils médicaux), il crée des déchets qui mettent en danger la santé humaine autant que l’environnement. Du plastique a déjà été retrouvé dans l’estomac des oiseaux, et de nombreuses études ont montré que des microplastiques ont été détectés jusque dans le sang, dans le lait maternel, ou même dans le placenta. Le plastique représentait 1,8 milliard de tonnes de gaz à effet de serre (en grande partie responsable du réchauffement climatique) en 2019, soit 3,4 % des émissions mondiales. Et ce chiffre pourrait plus que doubler d’ici 2060, d’après l’OCDE.
Recyclage ou baisse de production ?
Une question sera au centre des débats. Pour l’heure, la résolution de principe adoptée par l'ONU en 2022 vise seulement à "promouvoir la production et la consommation durable de plastique", ainsi que la "réduction de la pollution plastique dans l’environnement marin". Mais une coalition de 55 pays est persuadée qu’il est essentiel d’aller plus loin, sans quoi le traité restera sans effet. Ils mettent en avant l’urgence de la "réduction de l’usage et de la production" en plus de l’augmentation des taux de recyclage qui, selon eux, ne suffira pas pour réduire drastiquement la pollution des plastiques et microplastiques.
Conduite par le Rwanda et la Norvège, cette coalition comprend aussi l’Union européenne, le Canada, le Chili et, depuis vendredi, le Japon et le Gabon. Le mois dernier au Japon, le G7 s’était déjà fixé comme objectif de réduire à zéro les rejets plastiques dans l’environnement d’ici 2040. Cet objectif est aussi martelé par les ONG et les scientifiques : ils réclament que le futur traité fixe un "objectif global de réduction de la production de 75 % pour 2050", et demandent aux Etats d’adoption d’un "moratoire sur les nouvelles installations pétrochimiques liées au plastique ou leurs expansions".
Le gouvernement français, qui se revendique comme l’un des plus ambitieux en la matière, se positionne lui aussi pour une réduction de la production. "Si on augmente nos taux de recyclage, mais qu’en parallèle on augmente notre production, on aura reculé dans la résolution du problème. Donc, premièrement on réduit, deuxièmement on majore la part de recyclage", a déclaré le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, ce samedi. "Le plastique est dans la nature et maintenant il est dans nos poumons, donc il est plus que temps d’arrêter cet envahissement, d’abord en stoppant la croissance de la production de plastique", a ajouté la ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, en amont des débats. Il faut notamment "éliminer le plastique à usage unique, c’est 40 % de la production mondiale qui est franchement inutile", a-t-elle plaidé.
D’autres nations comme la Chine et Inde, mais aussi les États-Unis, se montrent beaucoup plus réticentes à un ralentissement de la production. Elles insistent avant tout sur le recyclage et la lutte contre les déchets abandonnés dans la nature.
La pétrochimie se fait lobby du recyclage
La baisse de production n’est pas non plus l’agenda des géants de la pétrochimie. Alors que la production mondiale de plastique a presque doublé en 20 ans pour atteindre 460 millions de tonnes par an, ces derniers prévoient un triplement d’ici 2060. Actuellement, les deux tiers de la production mondiale sont jetés après une seule ou quelques utilisations. Et seuls 10 % sont recyclés.
L’association européenne des industriels du plastique, "Plastic Europe", promeut "l’élaboration d’un accord mondial qui réponde au défi des déchets plastiques" via une économie circulaire basée sur le recyclage, mais pas une baisse de production. En 2022 lors de la première session de négociations, trois des plus grandes compagnies de la filière, Bow, Ineos et BASF, avaient toutes annoncé des investissements dans des technologies permettant un recyclage plus efficace et plus pur, ou des matériaux plastiques plus faciles à traiter.
Pour certaines ONG, comme Greenpeace, cet investissement massif dans le plastique répond à l’incertitude existentielle qui gagne le monde de la pétrochimie à mesure que la transition écologique se met en marche. Alors que "les constructeurs automobiles investissent massivement dans la technologie électrique et les gouvernements locaux et nationaux commencent à programmer l’interdiction des véhicules à essence et diesel ainsi que des chaudières à gaz domestiques", pointe l’ONG dans un rapport, "les grands groupes intégrés verticalement du secteur des combustibles fossiles, tels qu’Aramco, Total, Exxon et Shell" sont bien placés pour souhaiter la continuité et le développement de la filière plastique, puisque "plus de 99 % des plastiques sont produits à partir de combustibles fossiles".