Grippe aviaire : "Ces vaccins arrêtent la circulation du virus à l’échelle d’un cheptel"
Un espoir dans la lutte contre la grippe aviaire : les canards pourraient bientôt avoir leur vaccin, selon les résultats de deux essais made in France menés dans les Côtes-d’Armor, en partenariat avec l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). Se dirige-t-on vers la fin des (réguliers) abattages de masse pour éviter les risques que le virus ne se transmette à l’homme ? "C’est en tout cas une nouvelle très encourageante", se félicite Jean-Luc Guérin, directeur de laboratoire à l’INRAE et coresponsable de l’étude pour l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse.
L’Express : D’après l’Anses, les canards vaccinés sont protégés et ne transmettent quasiment pas le virus. Quelle est la portée de ces résultats ?
Jean-Luc Guérin : Depuis des mois, le virus de la grippe aviaire décime les élevages européens. Plus de 20 millions de volailles ont été abattues l’an dernier, et déjà six millions depuis cette année. Nous n’avions pas de vaccins efficaces contre ce virus chez le canard. Les résultats publiés sont donc très encourageants. Ils montrent qu’on n’a pas un, mais deux vaccins qui permettent de protéger les animaux contre la maladie et surtout de bloquer l’infection. Les canards vaccinés ne transmettent quasiment pas la grippe, ce qui arrête la circulation du virus à l’échelle d’un cheptel. En d’autres termes : les vaccins bloquent la dynamique épidémique dans les conditions dans lesquelles ils ont été testés.
Vous semblez plus préoccupé par bloquer la circulation du virus que par protéger les canards…
Les deux sont importants. Mais il est vrai que la capacité du vaccin à réduire la circulation du virus est un critère déterminant. Sinon, le vaccin est un faux ami. Il protège les animaux, certes, mais il masque en même temps les symptômes de la maladie. Le virus peut donc se protéger à bas bruit, muter, et risque in fine de devenir contaminant pour l’homme, de provoquer une épidémie et de faire de nombreuses victimes. C’est précisément ce qu’on cherche à éviter avec les restrictions sanitaires mises en place dans les cheptels ! Ainsi, certains pays avaient peur que le vaccin ne soit pas efficace et que le virus circule quand même. Cette étude donne des éléments rassurants, et en faveur de la vaccination.
C’est donc une petite révolution ?
En quelque sorte. Jusqu’à présent, la communauté vétérinaire internationale considérait qu’il était plus efficace de dépeupler les élevages infectés plutôt que de vacciner, en raison de la faible efficacité des vaccins contre la transmission du virus. Même après la vaccination, nous devions tester massivement les bêtes. Enfoncer des écouvillons à des canards, c’est fastidieux. Et répété à l’échelle de la France ou de l’Europe, ça coûte cher ! D’autant plus que le virus qui circule actuellement est tellement contagieux que nos règles étaient dépassées.
Le ministère de l’Agriculture souhaite vacciner dès cet automne. Est-ce donc la fin des mises à mort et des règles de sécurité contraignantes ?
On ne va pas arrêter tout de suite ces procédures, mais les vaccins pourraient être un bon complément et réduire le nombre d’abattage. En réalité, la France ne peut pas décider de vacciner toute seule : il y a des règles européennes. Il faut aussi faire de la pédagogie et convaincre les pays qui seraient plus sceptiques, leur dire que le vaccin marche et qu’il ne faut pas qu’ils ferment leurs frontières à nos produits. S’assurer de ces critères va prendre du temps.
Les vaccins testés en France ne fonctionnent pas sur toutes les espèces de volailles. Est-ce quand même utile ?
Oui, les canards sont la cible prioritaire ! Ce sont les plus sensibles au virus, et ils vont produire le plus de particules virales lorsqu’ils tombent malades. En France, on a beaucoup de canards : c’est une chance d’un point gastronomique, mais d’un point de vue biologique c’est ce qu’il y a de plus compliqué pour les éleveurs. Les poulets sont moins sensibles et propagent moins le virus aviaire.
Certains consommateurs s’inquiètent encore que les vaccins n’altèrent les produits. Comment les rassurer ?
Les cochons, les bovins, les poulets, tous les animaux que nous consommons sont vaccinés ! Dans l’essai qui a été fait, nous avons fait des recherches de traces de lésions associées aux vaccins et on a été incapable de trouver quoi que ce soit. Lorsque les animaux sont consommés, il s’écoule plusieurs mois après les injections. Le risque de trouver des traces est donc infime. De toute façon, la vaccination ne présente aucun danger, même pour l’homme. Et ça ne change pas le goût !