Quand la beauté des paysages passe par la sobriété
Le Conseil d’Architecture d’Urbanisme et de l’Environnement de la Creuse organise entre mai et octobre un cycle de rencontres et de conférences gratuites sur le thème “Transition territoriale : les paysages de demain”. Le premier rendez-vous se tient samedi 27 mai à 16 h à l’auditorium de la bibliothèque multimédia du Grand Guéret, avenue Fayolle. Le paysagiste creusois Alain Freytet, récent lauréat du Grand prix national du Paysage 2022 pour son travail de valorisation paysagère et de protection du Cap Fréhel, en Bretagne, y animera une conférence intitulée “Servir la beauté des paysages par la sobriété du projet”.
Bonjour Alain Freytet, qu’entendez-vous précisément par “sobriété du projet” ? La sobriété consiste déjà à faire du nettoyage. Bien souvent, dans des bourgs ou des sites naturels, il existe un tas de mobilier urbain - des poubelles, des jardinières… - qui n’est pas beau la plupart du temps et que l’on met là un peu par habitude. La sobriété, c’est se demander si l’on a besoin de faire dans nos bourgs, nos campagnes et sur les sites naturels des aménagements qui singent l’aménagement urbain. La sobriété, c’est aussi de ne pas mettre des petits panneaux partout, là où il serait possible de n’en mettre qu’un au lieu de trois. Sur la lande du Puy de la Croix (à Royère-de-Vassivière, N.D.L.R.), nous avons par exemple réduit l’interprétation sur trois points alors qu’au départ, il était prévu une vingtaine de lieux. Ainsi, on réduit l’impact de choses qui bouffent le paysage et l’émotion. La sobriété, c’est soustraire, et puis on ne rajoute pas. Il faut vraiment que l’on arrive à faire comprendre aux élus et aux habitants que nos bourgs creusois, nos sites sont beaux en soi. C’est fou cette impression que ce n’est pas assez chouette ou pas assez beau. On met des jardinières en plastique de toutes les couleurs devant une belle église en granit parce qu’on pense que cela va embellir, mais non, à force de vouloir rendre joli, on rend moche.
Après, il y a la sobriété dans le projet. On va essayer, par exemple, de ne rien planter. C’est bizarre pour un paysagiste, mais on se rend compte que si on laisse pousser l’herbe, ce sera bien plus intéressant du point de vue de la biodiversité. C’est ce que nous avons fait à l’étang des Landes. Cela évite aussi de mettre des pesticides, d’arroser. On va aussi essayer de ne pas trop toucher le sol. C’est fragile le sol, c’est précieux. Aujourd’hui, à force de le manipuler et d’y mettre un tas de produits chimiques, on finit par le tuer.Sobriété aussi parce qu’on va utiliser des bois locaux sciés localement et ne pas aller en chercher en Afrique. Parce que l’on va plutôt faire un muret de pierres plutôt que d’acheter un banc en plastique ou en métal.
Au bout du compte, on se rend compte que l’on fait des projets qui sont plus sobres, plus simples, plus beaux et dans lesquels les gens se sentent mieux parce qu’il n’y a pas de machins bling-bling qui viennent s’interposer entre vous et le paysage.
D’une certaine manière, c’est enlever et laisser faire la nature, gérer l’existant... Oui, on base beaucoup de choses sur l’existant. Au Cap Fréhel, on a cassé le restaurant, on a cassé un stationnement et après, on a laissé la nature s’exprimer. Elle a une résilience absolument incroyable.En cela, le travail sur le paysage n’est pas le travail sur le jardin qui est un espace clos, privé où on essaie de réinventer un monde. Là, on n’est pas obligatoirement sur la sobriété, mais moi je ne travaille que pour l’espace public où il faut laisser la nature s’exprimer.
Le fait que vous soyez originaire de la Creuse, avec ses paysages authentiques, un peu bruts, a-t-il influencé votre approche du paysage ?Oui, très fortement. J’ai passé mon enfance derrière les vaches avec mon cousin qui était agriculteur. Je me sens beaucoup plus paysan que jardinier en fait. Je me très proche des gestes paysans. C’est une relation fonctionnelle à la terre qui m’a vraiment forgé quand j’étais petit. J’ai appris à monter des murs en pierres sèches, à tailler des arbres. Ce n’est pas du passéisme, c’est éminemment contemporain. La pierre sèche est une technique éminemment sobre : pas de ciment, pas d’eau, on déplace simplement des pierres.
On parle beaucoup de sobriété aujourd’hui avec le réchauffement climatique. Cela rend-il votre message de plus en plus audible et fait-il école ? Oui, cela commence à être audible. Après, sur les projets que l’on voit arriver, hélas, cela prend un temps infini. Quand on voit les coupes à blanc, des poches d’urbanisation qui s’étendent avec des lotissements qui ne ressemblent à rien, les giratoires routiers qui se créent, les panneaux publicitaires qui continuent de fleurir partout… On se dit que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le message est de plus en plus écouté, on arrête de me prendre pour un rigolo, mais quand on voit certaines décisions de services routes ou en termes d’urbanisme, c’est un peu décourageant. J’ai un peu un miroir déformant parce que ceux qui m’appellent pour des projets sont toujours très motivés, mais quand je traverse la France, que je vois toutes ces coupes à blanc, les haies arrachées, la filière bois qui vampirise tous les massifs boisés… Nous sommes en train de défigurer la Creuse. C’est pour cela qu’on se bat. C’est un métier d’inspiration, d’émerveillement, mais aussi de mobilisation.
À propos du réchauffement climatique, le gouvernement a lancé une consultation autour d’un scénario à + 4°C en 2100. Y aura-t-il encore des saisons, encore un printemps ?Cela va se réchauffer, on le sait, il faut s’y préparer. On plante beaucoup pour maintenir la fraîcheur et favoriser l’évapotranspiration. Et on essaie de maintenir l’arbre là où il existe encore. Pour répondre au changement climatique, il faut aussi laisser faire la régénération forestière et ne pas jouer les apprentis sorciers en plantant n’importe quoi. Parmi les peupliers trembles, on a par exemple constaté que certains résistent mieux à la sécheresse. On s’adapte aussi en faisant des aménagements qui demandent moins de gestion, moins d’entretien, moins de pétrole et moins d’eau.
Faut-il s’attendre à ce que le paysage change en Creuse ?Il y aura des dépérissements, bien sûr. Mais le paysage va beaucoup moins changer par le changement climatique que par les prédations qui se font aujourd’hui par l’économie, notamment du bois et de l’agrochimie. On abat des haies, des arbres au profit de grands champs. Préoccupons-nous déjà de maintenir des paysans qui vont proposer des paysages de plus grande harmonie plutôt que de vouloir faire du tout plat.
Pour conclure, est-ce toujours un plaisir particulier pour vous de venir en Creuse et d’y tenir une conférence ?Je vis en Creuse, j’y ai toute ma famille. Mon village est mon havre de paix. C’est mon camp de base. Je ne pourrais pas vivre sans cela. La Creuse est tellement incroyable que des étudiants que j’ai eus à l’École du paysage sont venus s’y installer.
Propos recueillis par Nicolas Barraud