Biographie d’Elisabeth Borne au tribunal : les ambiguïtés d’une Première ministre "secrète"
Son orientation sexuelle, ses vomissements dans les toilettes quand elle était directrice de cabinet de la ministre de l'Ecologie Ségolène Royal, les détails sordides du suicide de son père… La si pudique Elisabeth Borne aurait sans doute détesté assister à l’audience qui s’est tenue, ce mercredi 24 mai, au tribunal judiciaire de Nanterre, dans une atmosphère feutrée, devant une audience clairsemée.
Ce moment, elle tenait pourtant à ce qu’il ait lieu… La Première ministre a en effet peu goûté la biographie que lui consacre la journaliste Bérengère Bonte, La Secrète (éditions de l’Archipel). Un ouvrage dont elle attaque l’éditeur au nom de l’atteinte à la vie privée, réclamant le retrait de certains passages en cas de réimpression.
Au-delà des indiscrétions intimes, le débat est d’importance : a-t-on encore le droit au secret, une fois franchies les portes de Matignon ? Elisabeth Borne refuse pour sa part de céder à la "tyrannie de la transparence", assure son avocate. "C’est parfaitement cohérent avec ce que madame Borne a toujours été : une femme discrète". La "peoplisation" du personnel politique, les photos en famille à Matignon auxquelles s’est prêté son prédécesseur, Jean Castex ? Très peu pour elle. "Parler de sa santé, de son anorexie [un terme qui ne figure pas dans le livre, NDLR], de sa maigreur cadavérique, est-ce que ça nourrit le débat public ? Rien ne justifie de raconter la scène de vomissement dans les toilettes…", assure son conseil, sous le regard impassible de Bérengère Bonte. Un passage dont Elisabeth Borne demande la suppression, à l’inverse de ceux qui concernent le suicide de son père, rescapé d’Auschwitz dont elle a elle-même évoqué le destin tragique dans sa déclaration de politique générale, en juillet dernier – "un peu sous la pression de ses conseillers", selon son avocate. "Elle ne poursuit pas ces passages car elle sait qu’on lui reprochera d’avoir parlé de ce sujet avant. Mais ils l’ont heurtée et blessée".
Ambiguïtés
Une ligne de crête révélatrice des ambiguïtés de la position d’Elisabeth Borne, recensées par l’avocat de la défense avec une verve qui échauffe à peine les débats. En novembre dernier, la locataire de Matignon convenait elle-même auprès de Paris Match : "Il est naturel que [les Français] veuillent savoir à qui ils ont affaire". Quant à sa vie amoureuse, n’a-t-elle pas aiguillé les journalistes en mentionnant en octobre, dans les colonnes de Têtu, un mystérieux "compagnon", qui se révélera pacsé avec une autre femme depuis 2021 ? D’ailleurs, la "secrète" s’était prêtée au jeu de l’interview, recevant longuement la journaliste dans le cadre de son projet d’ouvrage.
Curiosité populaire et médiatique, insistance des conseillers… Exercer les plus hautes fonctions sans céder au voyeurisme semble devenu impossible. "A ce degré d’autorité politique et symbolique, tout ce qui vous concerne est susceptible d’avoir un intérêt public", va jusqu’à assurer l’avocat de la défense. Comme si l’enfer de Matignon, qui éreinte les corps et tourmente les esprits, consistait d’abord, pour les pudiques, à se retrouver en pleine lumière. Le délibéré sera rendu le 30 juin.