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Mélenchon-Pignerol, l’adieu au dernier des amis

Par où commencer ? Sa taille, imposante. Son visage, aussi. Bernard Pignerol avait les traits fins et rigoureusement droits. Ils rappelaient la rigidité de sa fonction : magistrat au conseil d’État. Ses yeux et son verbe, eux néanmoins, avaient la malice de sa passion : la politique, qui l’aiguise depuis l’adolescence, lui, ce fils de résistant, éperdument de gauche, viscéralement révolutionnaire au point d’agiter le drapeau rouge sur les rives du Danube à 16 ans, quand ses parents l’envoient dans un pensionnat religieux en Autriche où il s’amuse à fonder une cellule trotskiste. Il rentre (un peu) dans l’ordre en mettant un pied à l’ENA (promotion Valmy) aux côtés de Bruno Le Maire, son délégué de classe, et l’autre à l’UNEF, dans la branche communiste, chez les durs. Et puis tant d’autres choses : fondateur de SOS Racisme aux côtés de Julien Dray et Harlem Désir, partenaire de route de Jean-Luc Mélenchon depuis les premières heures de la Gauche socialiste, un courant du PS, membre de son cabinet dans le gouvernement Jospin, conseiller "international" du maire de Paris Bertrand Delanoë, cadre à part entière de la France insoumise, etc. Que n’avait-il fait ?

Bernard Pignerol s’est éteint dimanche 21 mai, au petit matin, des suites d’un cancer. "Notre camarade est passé dans la mort. Le cancer l’a tué. La détresse nous frappe […]. Il était un compagnon et un ami essentiel pour moi et pour beaucoup d’entre nous", a écrit Jean-Luc Mélenchon, dans un message teinté d’émotion et publié sur les réseaux sociaux. Qui d’autre pour dire le pire, sinon Mélenchon, son ami de toujours ? Il paraît que l’amitié n’existe pas en politique, sauf chez ces deux-là sans aucun doute. Rien n’a jamais vraiment altéré leur relation, ni le temps, ni les divergences, stratégiques ou politiques, ni les coups bas ou les coups de sang. "C’est la définition la plus pure de ce qu’on appelle des frères d’armes en politique", expliquent à l’unisson leurs camarades d’hier au PS comme ceux d’aujourd’hui à LFI. Rares sont ceux qui connaissaient le leader insoumis mieux que lui, dans sa chair et ses tourments.

Bouclier

Il évoquait "son Mélenchon" avec admiration autant qu’une envie folle de le protéger, quitte à l’excuser pour toutes ces contradictions. Cela ne faisait pas de pli. Il n’était pas qu’un appui intellectuel, mais aussi le bouclier de Mélenchon. Lors de la perquisition du siège de la France insoumis en 2017, le géant, fort en gueule, va aussi devant les policiers. Il hausse le ton devant les enquêteurs, fort, très fort, leur dit leurs devoirs, rappelle leurs droits à l’insoumis en chef et à ses collaborateurs présents, devant les caméras. Il était celui que Mélenchon ne quittait jamais des yeux dans les manifestations, et surtout quand la foule autour de lui devenait trop oppressante, quand "les érotomanes veulent se frotter à lui et que ça l’insupporte". Toujours le même manège : Mélenchon se tournait vers son acolyte, se penchait à son oreille et faisait semblant d’engager une séance de messes basses aux allures de discussions stratégiques capitales.

Pignerol, le gardien du temple. Il est l’un des seuls, parmi les anciens de la Gauche Socialiste (GS) à qui Jean-Luc Mélenchon ne tourne pas le dos depuis sa rupture avec le PS, en 2008. Il lui pardonne presque tout, y compris de ne pas le rejoindre dans l’aventure du Parti de gauche, et même le pire : faire la campagne de son nemesis en 2012, François Hollande. Jérôme Guedj, Éric Benzekri, Marie-Noëlle Lienemann… Mélenchon les ignore, sinon les maudit en privé, mais Pignerol garde le lien, si mince soit-il. "Bernard aimait être à la croisée des chemins, discuter avec les amis d’hier et parler d’aujourd’hui. C’était un homme d’influence, pas un mec de rupture", se souvient le député PS Jérôme Guedj. Et lorsque Jean-Luc Mélenchon lui confie les clefs de l’Institut La Boétie, l’école de formation insoumise, dont il fut le premier président, il s’astreint au travail d’archiviste. À lui la lourde tâche de conter le roman de Mélenchon et de son héritage politique. "Tu sais, c’est aussi un outil pour quand tu te seras arrêté, lança-t-il au leader. Parce qu’un jour, tu vas t’arrêter."

"Je suis trop vieux, mais pourquoi pas un ministère ?"

Pignerol, le janissaire, le cardinal. L’homme des opérations secrètes. C’est lui qui motive le candidat à démissionner du Grand Orient de France en 2020, après que les relations se sont grandement tendues entre le leader insoumis et la loge maçonnique, notamment après les perquisitions à son domicile. "Ça devenait intenable, confiait Bernard Pignerol. Moi, on ne vient pas me chercher sur Mélenchon ! J’ai de l’ancienneté." En 2021, avant que la course à l’Élysée ne démarre officiellement mais qu’elle mijote déjà dans les esprits, il s’active pour mettre en application la conviction intime de Jean-Luc Mélenchon qui prédit l’émergence d’un quatrième homme. Une sorte de "monsieur X" de droite, siphonnant l’extrême droite de Marine le Pen et finissant d’achever la droite des Républicains. Pignerol s’en va donc convaincre le général Pierre de Villiers, chef d’État-Major des armées congédié par Emmanuel Macron et dont le bruit d’une candidature bruisse toujours plus. "J’ai beaucoup discuté avec Pierre de Villiers pour qu’il soit candidat. On avait théorisé qu’il fallait une candidature entre le Pen et LR, mais Zemmour a jailli ensuite."

Jean-Luc Mélenchon voyait grand pour son vieil ami. En 2017, quand le candidat de la France insoumise touchait du bout des doigts le second tour de l’élection présidentielle dans les sondages, il lui proposa le poste de secrétaire général de l’Élysée en cas de victoire. Il n’en fut rien, mais l’idée resta. Cinq ans plus tard, Mélenchon réitère la proposition mais Pignerol décline : "Je suis trop vieux, mais pourquoi pas ministre, dans un ministère sensible ?" Ça aurait dû être l’Intérieur, la Défense ou le quai d’Orsay. Le scrutin et la maladie, vicieuse, en décideront autrement. Quand les négociations de la Nupes mettent la gauche en ébullition au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon feint de se tenir à distance et, la nuit, bavarde longuement avec Pignerol sur la stratégie à mener. Quand la jeune garde insoumise rêve de couper des têtes, il est de ceux qui le poussent à ouvrir les discussions avec le PS, et de tout faire pour que la vieille maison rouge, même effondrée, rejoigne la coalition.

Successions

La Nupes née, Pignerol voit les appétits s’aiguiser avant tout le monde. À ses visiteurs, il glissait sans ambages les noms, sa "liste des six", les seuls capables "d’arriver au niveau de Jean-Luc". Il n’était guère convaincu par François Ruffin - "on ne peut pas être chef à mi-temps" - ou Adrien Quatennens, "l’enfant chéri" dont Pignerol doutait déjà, avant l’affaire pour violences conjugales : "Est-ce qu’il est capable d’inventer une ligne ? Il sort des éléments de langage, il ne les crée pas." Il trouvait les deux autres "enfants chéris", Mathilde Panot et Manuel Bompard, "plus créatifs". La première, c’est celle "que personne ne voit venir", et l’autre l’impressionnait autant qu’il le faisait rire. "C’est le plus subtil politiquement. Il fait des équations pour s’amuser, je ne comprends rien, s’esclaffait Pignerol. C’est le voisin étudiant qui met sa capuche dans la rue comme s’il allait faire le sac des vieilles dames." De Clémentine Autain, il disait qu’elle savait "prendre la lumière", qu’elle avait "une densité personnelle capable de produire un récit pas uniquement politique." Et d’Alexis Corbière, il avait compris qu’il continuerait de s’accrocher tel un combattant de la première heure refusant d’être remplacé par la jeune garde. Tout cela, il le répétait déjà à Mélenchon.

L’un comme l’autre savaient qu’en politique, on ne désigne pas son successeur, qu’il s’impose à soi. Mais ces derniers temps, une inquiétude grandissait chez Bernard Pignerol quant à la reconversion de son animal politique. Il voyait les coups fourrés se préparer, et s’en agaçait, scrutant et menaçant ceux qu’il soupçonnait de vouloir tenir le couteau. Que les impatients se calment, de toute façon 2022 a été "la dernière présidentielle" de Mélenchon.

"Il va falloir que tu m’apprennes à ne rien faire"

Il le jurait à L’Express, c’était en mars 2022, assis à une table de l’Athéna Bar dans le 2e arrondissement de Paris. Un boui-boui qu’il appréciait, et où il était apprécié, à deux pas du Conseil d’État. On faisait la moue, convaincu que Mélenchon ne vivait que par et pour l’élection suprême. "Dans cinq ans, ce ne serait pas raisonnable qu’il soit candidat. Je lui conseillerai de ne pas y aller, martelait-il. Tout le monde pense qu’il veut mourir dans son fauteuil, tel Molière, mais il a une petite-fille, qu’il n’a pas forcément vue grandir, comme sa fille d’ailleurs. Il a tellement donné à la politique." Et quand il en parlait au chef, ce dernier lui rétorquait, moqueur : "Il va falloir que tu m’apprennes à ne rien faire, toi qui es un haut fonctionnaire." Mélenchon savait qu’il était bien plus.

Ce même jour du printemps présidentiel, Bernard Pignerol confia une de ses plus grandes angoisses au sujet de Mélenchon. De celles qui font paniquer son ami, parfois. Qui restera auprès de lui, après la politique ? Qui lui parlera de peinture et l’accompagnera au musée, leurs deux passions éternelles ? Qui invitera l’autre au restaurant pour s’excuser d’une colère mal maîtrisée, une règle entre les deux hommes depuis les années au ministère ? "J’espère que quand je mourrai, il y aura une photo de Jean-Luc et moi au QG", souriait-il, le regard préoccupé : "quand les lumières vont s’éteindre, peut-être qu’il va se retrouver tout seul." L’ami de toujours s’en est déjà allé.



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