Après 20 ans d'Erdogan et d'un régime toujours plus autoritaire, les Turcs ont-ils envie de changement ?
Recep Tayyip Erdogan, toujours sûr de lui dans les meetings, n’est pas en tête dans les sondages. Il est devancé par son principal adversaire, Kemal Kiliçdaroglu, candidat d’une coalition d’opposition très large, puisqu’elle unit le parti kémaliste de centre-gauche et laïc à la droite nationaliste et à un parti islamiste.Baptisée « table des six », cette coalition entend restaurer le fonctionnement démocratique des institutions après plusieurs années de dérive autoritaire. Recep Tayyip Erdogan a d’abord occupé les fonctions de Premier ministre avant de présidentialiser le régime et de prendre la main sur tout l’appareil d’État, ainsi que sur la justice et les médias.
Les critères ethniques décisifs dans les urnesBaran Gurbuz, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France, rappelle qu’il faut distinguer les deux périodes de l’ère Erdogan : "Après dix ans de pouvoir, durant lesquels il a modernisé et a été porté par le développement économique du pays, il y a eu un virage autoritaire, appuyé sur une alliance avec l’extrême-droite".
Professeur et responsable du centre d’études turques de l’Université de Strasbourg, Samim Akgönüll insiste également sur le changement de cap radical du dirigeant turc et de son parti, l’AKP : "En 2002, ils s‘affichaient libéraux, musulmans et démocrates. En 2023, la coalition formée autour de l’AKP est très à droite, elle associe ultranationalistes et ultra-islamistes".
L’offre électorale est large en Turquie puisque se combinent des critères politiques, religieux et ethniques. La participation aux scrutins électoraux y reste très élevée. La tension est à son comble comme on a pu l’observer ces derniers jours dans les bureaux de vote ouverts de façon anticipée à la diaspora. Des heurts se sont produits dans plusieurs villes européennes : à Marseille, Strasbourg, Anvers ou ce week-end à Amsterdam. Le premier tour, dimanche, reste très incertain.L'outsider Kemal Kilicdaroglu est à la tête d'une coalition hétéroclite mais incarne un espoir démocratique (Photo Yasin AKGUL / AFP)Samim Akgönüll observe une « exaspération » annonciatrice d’un changement. " Il y a une crise économique, une inflation entre 50 et 100 %, l’usure du pouvoir, une image de corruption, de népotisme, l’incurie face au tremblement de terre de février, énumère l’universitaire. Dans des conditions normales, ça devrait suffire, mais en Turquie, les clivages identitaires sont tellement forts que l’électorat ne vote pas sur des données rationnelles."
La violence redoutée si Erdogan se retrouve en difficultéLe principal parti kurde, le HDP, soutient la coalition d’opposition en n’ayant pas présenté de candidats. Kemal Kiliçdaroglu est lui-même d’origine kurde (comme un quart de la population turque) et a assumé publiquement sa confession alévie (qui relève du chiisme), autre minorité importante du pays. Le vote des minorités ne lui est pas pour autant acquis : "Dans la coalition anti-Erdogan figure Meral Aksener, la cheffe du Bon parti, ultranationaliste, qui fut aussi une ministre de l’Intérieur qui a réprimé sans merci l’opposition kurde. Il va être difficile pour les Kurdes de voter pour elle", souligne Baran Gurbuz.Si Erdogan se retrouve en difficulté au premier tour, les observateurs redoutent « une flambée de violence ».
"Au printemps 2015. Lorsque l’AKP a perdu les législatives, le régime a alimenté des troubles et a fait annuler le scrutin. Lorsque les Turcs ont voté à nouveau à l’automne, ils se sont tournés vers la stabilité."
Les Turcs de France restent majoritairement derrière Erdogan
"Ici à Thiers, 95 % des électeurs vont voter Erdogan", évalue Seyazi Demir, président de Thiers union turque. Centrée autour de la capitale de la coutellerie, l’importante communauté du Puy-de-Dôme s’est d’autant plus mobilisée pour ce scrutin que le consulat général de Turquie a installé pour la première fois un bureau à Clermont-Ferrand. Même cas de figure à Orléans : dans le Loiret, c’est le bassin de Montargis-Chalette qui constitue un foyer ancien d’immigration turque. Comme son compatriote du Puy-de-Dôme, Murat Tuysuz, responsable associatif à Montargis, est un chaud partisan du président sortant : "Pour une majorité de Turcs qui vivent en Europe, Erdogan a beaucoup modernisé depuis vingt ans. On voit tous les changements dans les hôpitaux, les nouvelles routes…".
Murat Tuysuz estime que la vision donnée de la Turquie par les médias occidentaux n’est pas juste.
En France, comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, une grande partie des Turcs sont venus d’"Anatolie centrale et du nord est, régions traditionnellement nationalistes et conservatrices"mais "dans d’autres pays, ou à Marseille, la sociologie de la migration donne l’avantage à la gauche radicale et pro-kurde", nuance l’universitaire Samim Akgönüll.
Julien Rapegno