Le retour de la violence politique ? Ces signaux qui doivent nous alerter, par Gérald Bronner
Depuis quelque temps, la question de la violence politique s’est de nouveau invitée dans les débats, aussi bien à travers des essais remarqués comme ceux d’Andreas Malm (Comment saboter un pipeline) qu’après le dépit ressenti à propos de la réforme des retraites. Dans de telles situations, on trouve toujours des rebelles d’amphithéâtre pour souffler sur les braises de la frustration en espérant en voir jaillir la flamme du Grand Soir et, comme chacun sait, la révolution n’est pas un dîner de gala.
Dans nos sociétés, selon la célèbre analyse de Max Weber, c’est l’Etat qui possède le monopole de la violence légitime. Une notion fort malmenée dans les débats contemporains. Ce monopole, par exemple, ne signifie pas que le citoyen n’a jamais le droit d’user de violence mais seulement qu’il ne peut le faire légitimement que si l’Etat a approuvé préalablement le cadre dans lequel il l’exerce (pour se défendre par exemple). Dans le brouhaha qui revendique le droit de discuter cette notion, quelques-uns affirment que la violence policière ne peut exister à proprement parler (puisque ce sont des agents de l’Etat) tandis que d’autres croient pouvoir remettre en question ce monopole parce que tel gendarme se serait mal comporté (en recourant, par exemple, de façon disproportionnée à la force). Les uns et les autres s’affrontent souvent sur les plateaux de télévision mais on peut affirmer qu’ils n’ont pas vraiment compris le concept wébérien. Il n’est pas besoin de leur répondre plus que ceci aux premiers : lorsqu’un agent de l’Etat use de la force, il ne le fait pas toujours de façon légitime ; et aux seconds : un agent de l’Etat peut abuser de son pouvoir mais cela n’a rien à voir avec l’acception wébérienne de la violence légitime.
Aussi maladroite soit-elle, la remise en cause de ce monopole étatique autorise la réintroduction de l’usage de la force pour faire valoir ses idées et ses valeurs. Mais une question demeure : quand est-il légitime d’y avoir recours ? La petite musique qui monte depuis quelques années dans les rangs des extrémistes est que la brutalité militante serait une réponse proportionnée aux inégalités sociales et aux humiliations que certaines catégories subissent constamment. L’argument est devenu si banal que même un ex-footballeur devenu acteur comme Eric Cantona l’a repris à son compte il y a quelques jours sur TF1 en soulignant que le mépris ou les simples mots peuvent constituer des violences.
Polysémie du mot "violence"
Le jeu sur la polysémie du terme "violence" est inconséquent autant d’un point de vue moral que logique. Il ouvre la possibilité de créer un continuum entre des réalités qui n’ont rien en commun. Ce continuum choquerait n’importe qui, à juste titre, si, par exemple, un mari violent le convoquait - comme certains ont parfois le culot de le faire - pour justifier son attitude par un sentiment d’humiliation. C’est un type de manipulation que John Stuart Mill dans son Traité de logique avait nommé : "sophisme par ambiguïté". Il s’agit de trouver des correspondances abusives entre termes homonymiques. Jadis, une croyance populaire affirmait que les boissons fortes donnaient de la force. Ici, c’est le terme "violence" qui sert de porte tambour entre la colère que chacun peut comprendre et l’autorisation implicite du recours à la punition physique.
Or, c’est aussi ce sophisme par ambiguïté qui a toujours servi de justification à l’action terroriste. On le retrouve tout aussi bien chez l’anarchiste Emile Henry, auteur de l’attentat du café Terminus en 1894, que sous la plume de Ben Laden dans sa "lettre à l’Amérique" datée de novembre 2002. C’est encore ce type de rhétorique dont usent les auteurs de tuerie de masse de Columbine en 1999 à Virginia Tech en 2007 : à un moment, ils se sont sentis humiliés.
Euphémiser le terme de violence en faisant croire qu’il couvre des faits aussi disparates que le mépris, une moquerie ou même une indifférence, c’est ouvrir grand la porte au déchaînement de la brutalité physique. Que des intellectuels, peut-être parce qu’ils n’ont pas conscience de ce qu’est la réelle violence pour ne pas l’avoir connue dans leur vie personnelle, puissent user du "sophisme par ambiguïté" est un signal d’alerte. Le plus souvent ces signaux faibles n’annoncent rien en réalité à part l’inconséquence de ceux qui les émettent ; parfois, pourtant, ils précèdent une aube tragique dont l’Histoire a le secret. Elle emportera certains des prophètes de la brutalité parmi les victimes, elle transmuera les autres en bourreaux. On a vu les deux situations se produire.
* Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université