Livret A : en cas de hausse, quelles conséquences sur le crédit immobilier ?
Le prochain taux du Livret A ne sera annoncé qu’à la mi-juillet. Pourtant, la bataille d’influence a déjà commencé. Le taux de ce produit d’épargne détenu par environ 55 millions de Français va-t-il passer au-delà de 4 % en août ? La hausse a été multipliée par six depuis le début de l’année 2022, passant de 0,5 % à 3 %. Le 1er février 2023, ce taux avait grimpé de 2 à 3 %.
"Une hausse est sans nul doute probable. Si on applique la formule de calcul, on serait sur une hausse légèrement supérieure à 4 %", indique à L’Express Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’Epargne. L’économiste parie plutôt sur un taux qui serait "aux alentours de 3,5 ou 3,6 %", autrement dit une hausse "intermédiaire entre le statu quo et l’application stricte de la formule".
Le taux du Livret A est calculé deux fois par an, en février et en août, et peut l’être deux supplémentaires - en mai et novembre - en cas de circonstances exceptionnelles. Le gouverneur de la Banque de France et le ministre de l’Economie ont la possibilité de déroger à la règle de calcul, déterminée en prenant compte de la hausse des prix et des taux interbancaires, auxquels les banques s’échangent de l’argent à court terme.
Des banques qui répercutent la hausse sur leurs clients
Le taux du Livret A a également un impact plus large, sur le crédit immobilier, comme l’a précisé François Villeroy de Galhau, vendredi 5 mai sur Radio Classique : "Le taux du Livret A, c’est comme une pièce de monnaie avec ses deux côtés : le côté épargnant et le côté emprunteur. Le taux du Livret A est très important pour le logement social et plus largement pour les crédits immobiliers […] puisque le Livret A est une des ressources de financement du crédit immobilier."
Lorsque le taux du Livret A augmente, les banques cherchent à "mutualiser le coût" afin de ne pas perdre trop d’argent. Elles vont de fait répercuter cette hausse sur les emprunteurs, explique Philippe Crevel. "Pour les banques, il s’agit de compenser les pertes avec d’autres ressources", résume l’économiste. L’impact de cette augmentation est toutefois "marginal", selon lui. La hausse des taux d’emprunt serait en effet de "0,1 à 0,2 point".
Pour BPCE, qui comprend le réseau Caisse d'épargne, distributeur historique du Livret A avant sa généralisation en 2009, les hausses de taux ont pesé à hauteur de 380 millions d’euros sur le produit net bancaire, équivalent du chiffre d’affaires pour le secteur au premier trimestre 2023. Chez ce même acteur, les hausses successives des taux du Livret A ont déjà coûté 700 millions d’euros en 2022. Et la facture pourrait passer à 1,3 milliard cette année, selon les calculs du groupe, en restant sur une base de 3 %.
Toutefois, le Livret A n’est qu’une petite partie du bilan des banques. Elles ont donc la capacité "d’absorber globalement une nouvelle hausse des taux sans trop compromettre leurs résultats", précise à l’AFP Eric Dor, directeur des Études économiques à l’école de commerce IESEG.
Un impact pour les bailleurs sociaux
Certains acteurs financiers freinent pour limiter une nouvelle hausse favorable aux épargnants. Le 25 avril, Eric Lombard, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a pour rôle de gérer une partie de l’argent du Livret A avec les réseaux bancaires, a ainsi plaidé pour le statu quo avec un Livret A qui resterait à 3 %. Questionné sur le prochain relèvement, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a déclaré, mercredi sur France Info, que sa "première responsabilité, c’est de protéger l’épargne des Français", suggérant ainsi qu'il ne serait pas défavorable à voir ce taux augmenter. De son côté, François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, a souligné vendredi qu’il ferait une recommandation "en tenant compte "de l’intérêt des épargnants et des emprunteurs".
En outre, une hausse du taux du Livret A a un impact auprès des acteurs du logement social. Une majorité de l’argent versé sur les Livrets A, mais aussi sur les Livrets d’Épargne Populaire (LEP) et Livrets de développement durable solidaire (LDDS), sert à financer la construction et la rénovation de logements sociaux. Les crédits accordés aux bailleurs reposent sur un taux variable qui suit l’évolution de ce produit d’épargne.
"Le coût de la ressource du Livret A conditionne les taux des emprunts immobiliers pris par les bailleurs sociaux. Plus c’est cher, plus ce taux d’emprunt sera élevé", explique Philippe Crevel. "Une hausse du taux du livret A, de 3 % à 4,3 %, coûterait 2,1 milliards d’euros de surcharge annuelle d’intérêts aux bailleurs sociaux", estime dans une note Eric Dor.
"Le taux du Livret A est en particulier central pour le financement du logement social et de la politique de la ville. Un taux trop élevé serait très défavorable à ce secteur clef pour notre cohésion sociale et notre activité économique", expliquait en janvier dernier la Banque de France dans un communiqué. On comprend pourquoi la Banque de France regarde à deux fois avant d’annoncer une éventuelle hausse.
"La Banque de France est dans son rôle : elle veille d’une part à la bonne santé financière des banques, ce qui est son travail numéro un, et veille d’autre part à la stabilité du système de financement, tout en s’assurant que les épargnants ne soient pas complètement lésés", souligne Philippe Crevel. "Elle doit arbitrer entre ces différents objectifs, et reste donc extrêmement prudente."