Jean Azarel, Joachim B. Schmidt et Marouane Bakhti : les livres à ne pas manquer
"Vous direz que je suis tombé". Vies et morts de Jack-Alain Léger
Par Jean Azarel.
Séguier, 310 p., 23 €.
La note de L’Express : 3/5
Le 17 juillet 2013, Jack-Alain Léger se tuait en sautant du huitième étage de son immeuble du boulevard Arago. Dix ans plus tard, il sort enfin du purgatoire : Bouquins annonce des rééditions à paraître cet automne et, en attendant, Jean Azarel consacre à Léger "Vous direz que je suis tombé", une biographie bizarrement menée, à la fois passionnée et lunatique – bref un livre qui ressemble à son modèle. C’est que Jack-Alain Léger n’était pas un artiste facile à classer, ni un homme facile à vivre. Il fut un musicien et un poète underground avant de se réincarner en auteur populaire (Monsignore), puis en autobiographe gay d’avant-garde (Autoportrait au loup), en grand romancier (Wanderweg ou Jacob Jacobi), en écrivain fictif à la Emile Ajar (sous le pseudonyme de Paul Smaïl), en pamphlétaire voltairien pourfendant l’islamisme (Tartuffe fait ramadan et A contre Coran) et enfin en figure obsolète, miné qu’il était par ses troubles bipolaires, l’assèchement de son inspiration et sa marginalisation dans le milieu littéraire.
Malgré sa maladie, Léger a toujours refusé de prendre du lithium car il estimait que c’est dans ses crises maniaques qu’il était le meilleur sur le plan créatif. Hélas, ses sautes d’humeur le rendaient infréquentable, et même ses amis les plus proches finissaient tôt ou tard par se lasser de sa personnalité égocentrique et excessive – toxique, dirait-on aujourd’hui. Un homme est resté fidèle à son souvenir : Jean Azarel. Son livre intime et exhaustif est l’occasion de redécouvrir la vie et l’œuvre d’un authentique Icare des lettres. Louis-Henri de La Rochefoucauld
Kalmann
Par Joachim B. Schmidt, trad. de l’allemand (Suisse) par Barbara Fontaine.
Gallimard, 368 p., 22 €.
La note de l’Express : 4/5
Dans le petit village islandais de Raufarhöfn, situé à quelques encablures du cercle polaire, tout le monde connaît Kalmann. Les mauvaises langues disent qu’il est l’idiot du village, d’autres considèrent en souriant qu’il en est le shérif, car Kalmann sort rarement de chez lui sans son étoile de shérif qu’il accroche à son anorak, assortie d’un chapeau de paille et d’un pistolet Mauser légué par son père, un soldat américain qu’il n’a jamais connu. A 33 ans, Kalmann vit seul, n’a jamais eu de relations amoureuses, mais excelle dans la chasse au requin ou au renard polaire. C’est lors d’une de ses expéditions qu’il tombe sur une mare de sang, bientôt recouverte par la neige. Bizarre, d’autant que Robert McKenzie, un potentat local qui a fait fortune dans la pêche, est porté disparu. Kalmann est bientôt au centre de toutes les attentions, questionné par la police, interviewé par les journalistes – à sa plus grande terreur.
La brillante idée de ce livre, c’est d’en avoir confié la narration à Kalmann. C’est sa vision des événements qu’épouse le lecteur, et celle-ci ne cesse de faire sourire, riche d’aphorismes tels que "ceux qui pensent que la vie est parfois désordonnée ou injuste ont tout à fait raison, car ce doit être comme ça, sinon ce ne serait pas la vie, mais un film". Une candeur de regard et une langue savoureuse, constamment inventive, qui ne sont pas sans évoquer, toutes proportions gardées, La Vie devant soi, de Romain Gary. Bertrand Bouard
Comment sortir du monde
Par Marouane Bakhti.
Les Nouvelles Editions du réveil, 135 p., 18 €.
La note de L’Express : 3/5
Il y a les champs, les vaches beiges, les lapins, la forêt, le lac, ses marais, et, tout près, les parkings monumentaux des hypermarchés de Loire-Atlantique. Rien qui ne saurait calmer la colère du narrateur, qui clame, dès les premières pages, son dégoût des "camarades" harceleurs de sa jeunesse. Dans un souffle qui tient autant du slam et de la prose poétique que du récit narratif, Marouane Bakhti scande ses chagrins d’adolescent. Longtemps, l’enfant d’un Arabe et "d’une fille d’ici", tenaillé par ses désirs pour le corps des hommes et "terrifié à l’idée que quelqu’un découvre ce que tout le monde sait déjà", s’est isolé. Seul, il l’est partout, à l’école, sur les terrains de foot, lors des réunions de la branche paternelle marocaine. Il l’est aussi et surtout près de ce père, dont il se moque de la culture. Une vie qui serait intenable sans quelques refuges cicatrisants, le giron de la mère et la maison de Mémé, douce paysanne.
Mais très vite, Marouane s’échappe à Paris, au grand dam de son père, multiplie les rencontres, se perd… Mort du grand-père, le voilà, à Tanger, berceau de la famille, au-dessus de la boîte en chêne. Nouveau chapitre, le père s’est calmé, S. entre dans la vie du narrateur, la réconciliation familiale pointe. Avec Sortir du monde, Marouane Bakhti fait une jolie entrée sur la scène littéraire, tout comme son éditeur, le designer Ramdane Touhami, nouveau venu dans le paysage éditorial. Un drôle de patron, que ce riche entrepreneur à la fibre montagnarde, qui a cédé sa maison de cosmétiques et de parfums Buly à LVMH en 2021 et réinvesti son pactole dans moult projets, dont ces Nouvelles Editions du réveil et une librairie engagée, dans le plus chic quartier de Paris. M. P.