Pourquoi les Français refusent-ils la simplification de l’orthographe ?
C’est un exemple assez fascinant. Comme chacun le sait, dans le mot oignon, -oi- se prononce [o]. Cela tombe bien : depuis 1990, il est permis d’écrire ognon. Calculons : cette réforme a été mise en œuvre voilà 33 ans et pourtant, une immense majorité de Français continue d’utiliser l’ancienne forme. Le constat est donc là, irréfutable : il existe dans notre pays un attachement quasi viscéral à une orthographe reconnue pourtant comme complexe, dont témoignent d’ailleurs les sondages (1). Et c’est ce mystère que j’aimerais essayer de lever cette semaine en évoquant les principales motivations d’une attitude qui, à première vue, peut sembler irrationnelle.
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La force de l’habitude. Nous sommes attachés à la manière dont nous avons découvert la langue française. Ce que nous ignorons souvent, c’est que celle-ci a profondément évolué au fil du temps. Ainsi, la moitié (!) des mots présents dans la première édition du dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1694, a changé de graphie, a calculé le linguiste Bernard Cerquiglini. Il n’empêche : nous serions choqués – moi le premier – si nous voyions soudain réapparaître, comme cela était la règle à la fin du XVIIe siècle obmettre, poulmon, raffraischir, sçavant ou abbaisser.
Nous ne voulons pas avoir souffert pour rien. Nous nous sommes échinés sur les bancs de l’école à apprendre les règles d’accord du participe passé avec avoir, la liste des mots se terminant par -ou prenant un -x au pluriel et autres joyeusetés. Nous ne voyons pas pourquoi on voudrait aujourd’hui que nous ayons transpiré (sans -s !) pour rien. Ce n’est pas très glorieux, sans doute, mais c’est humain…
Préserver le sens de l’effort. En raison du temps que l’école consacre à l’enseignement de l’orthographe, beaucoup d’entre nous associons son éventuelle simplification à l’idée d’un renoncement à toute exigence. Les deux notions ne sont pourtant pas forcément liées. "Réformer l’orthographe, ce n’est pas supprimer le sens de l’effort, c’est libérer du temps pour autre chose : enrichir le vocabulaire, maîtriser la syntaxe, clarifier son argumentation, étudier les grands auteurs, etc", plaide ainsi la linguiste Maria Candea.
Un enjeu de pouvoir. On l’oublie parfois, mais la langue est un instrument de pouvoir. Celui qui la maîtrise dispose d’un atout précieux par rapport à celui qui ne la maîtrise pas. D’où, consciemment ou inconsciemment, la défense d’une orthographe complexe par ceux qui la connaissent, de peur de perdre leur avantage comparatif…
Une large inculture linguistique. L’école s’efforce de nous offrir une culture littéraire en abordant Molière, Balzac et les autres. En revanche, elle ne nous fournit guère de culture linguistique. Nous n’apprenons pas, par exemple, que nos cousins italiens et espagnols recourent à un système orthographique largement phonétique. Nous n’apprenons pas non plus que nous étudions les textes de Molière… avec une écriture réformée. Le grand Jean-Baptiste écrivait ainsi "Misantrope" – oui, sans -h – mais aussi "encor" (sans -e) et "bizarerie" (sans double -r).
Cela est si vrai que Jules Ferry était… opposé à l’orthographe choisie pour "son" école, comme le rappellent malicieusement les deux spécialistes belges du sujet, Jérôme Piron et Arnaud Hoedt, dans leur excellent spectacle intitulé La convivialité. Et pour cause : avant l’instauration de la scolarité obligatoire, le français écrit, dont la norme s’inspire beaucoup du latin et du grec, était l’apanage d’une élite étroite. Dès lors que le ministre entendait le diffuser auprès des masses, il considérait que la graphie devait être simplifiée. Il ne fut pas suivi.
Passés nous-mêmes par ce système, nous avons tendance à penser que l’orthographe que nous avons découverte est la seule possible et à rejeter toute idée de réforme.
Une foi abusive en l’étymologie. Nous sommes également persuadés que les écarts entre la prononciation et l’écriture doivent être préservés parce qu’ils relèveraient de l’étymologie. Or, cette prétendue règle souffre d’innombrables exceptions. "Mélancolie", par exemple, vient du grec melankholia, mais a tout de même perdu son [h]… "Oreille", issu du latin auricula, devrait s’écrire aureille. "Poids", lointain descendant de pensum, ne devrait pas prendre de -d. Et ainsi de suite.
Une orthographe bloquée depuis trop longtemps. Nous, Français de 2023, ne parlons pas comme nos devanciers de 1923 et moins encore comme ceux de 1823. Et parce que toutes les langues évoluent avec le temps, il en est bien sûr de même pour les Italiens, les Allemands ou les Anglais. La différence ? La plupart de nos voisins modifient leur orthographe tous les 20 ou 30 ans. Un rythme parfaitement adapté car il permet de n’effectuer que de légers changements.
Rien de tel en France, où la dernière réforme marquante remonte à… 1835. Ce qui nous laisse a priori le choix entre deux mauvaises solutions : opérer une réforme radicale – laquelle provoquera d’innombrables oppositions – ou se contenter de changements à la marge, qui n’amélioreront pas significativement la situation.
Bref, c’est à pleurer – et nul besoin pour cela d’oignons…
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(1) Voir par exemple celui réalisé pour le Projet Voltaire.
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Les lycées professionnels agricoles du Pays basque souhaiteraient désormais que leurs élèves, amenés à travailler sur le territoire, puissent avoir davantage de cours en euskara. C’est le cas, en particulier, du lycée Armand-David d’Hasparren, dont le projet est soutenu par les parlementaires Max Brisson et Denise Saint-Pé.
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La commune de Brovès, dans le Var, a été supprimée lors de la création du camp militaire de Canjuers. Dans ce roman bilingue occitan/français, Daidier Mir multiplie les points de vue pour exprimer la manière dont cette disparition a été vécue.
Leis inaudibles/Les inaudibles, par Daidier Mir. Editions Edite-moi.
Les langues régionales font vendre (suite)
Après mon article de la semaine dernière consacré à l’utilité pour les entreprises d’utiliser les langues régionales, des lecteurs m’ont appris que plusieurs travaux universitaires avaient été menés sur ce sujet. En voici quelques-uns :
Cultures régionales et développement économique, Actes du Congrès d’Avignon, Annales de la Faculté de droit d’Avignon, Cahier spécial n°2, par Jean-Robert Alcaras, Philippe Blanchet et Jérôme Joubert. Presses Universitaires d’Aix-Marseille (2001).
Langues régionales, cultures et développement : études de cas en Alsace, Bretagne et Provence. Travaux réunis par Dominique Kuck et René Kahn. Editions L’Harmattan (2009).
Cultures régionales et développement économique. Des ressources territoriales pour les économies régionales. Sous la direction de René Kahn, Roseline Le Squère et Jean-Michel Kosianski. Editions L’Harmattan (2014).
Pléonasmes, tics de langage, vocabulaire… Karine Dijoud, enseignante en lettres classiques et animatrice d’un compte Instagram dédié à la langue française (@lesparentheseselementaires), propose dans cet ouvrage quelques astuces pour éviter de commettre des erreurs. Avec un chapitre bienvenu distinguant les apports des langues étrangères "utiles" quand ils permettent d’exprimer des notions qui n’existaient pas en français (rugby, airbag) des emprunts "inutiles" qui viennent remplacer des mots pourtant bien installés (forwarder/transférer, update/mise à jour, impacter/influencer, etc).
Le français avec style, par Karine Dijoud. First Editions.
A ECOUTER
"La différence entre une langue et un dialecte, c’est que la langue a une armée"
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A REGARDER
Une fois n’est pas coutume : je m’écarte des frontières nationales pour vous offrir cette chanson de la région de Valence, en Espagne. Et je serais surpris que vous ne finissiez pas par frapper des mains et des pieds en l’écoutant…