Déjeuner des best-sellers de L’Express : et soudain l’affaire Vivendi s’invite à table…
On ne l’a pas hélitreuillé sur le toit du Royal Monceau-Rafles, dans le VIIIe arrondissement de Paris, mais on n’en est pas loin. Train annulé, donc avion, puis taxi moto slalomant entre les camions et les ronds-points… Grève oblige, pour venir de son Helvétie natale, Joël Dicker a dû pulvériser son empreinte carbone. C’est qu’en ce mercredi 8 mars, une vingtaine de ses compagnons de plume l’attendaient pour la traditionnelle photo annuelle des grands gagnants de l’année précédente. Soit, pour le millésime 2022, et dans l’ordre, Dicker, da Empoli, Lemaitre, Musso, Despentes, Houellebecq, Giraud, etc. Tous ne sont pas là, retenus par des occupations professionnelles ou empêchés par les cheminots – les écrivains ne résident pas tous, loin de là, à Saint-Germain-des-Prés.
La grande famille de l’édition n’a jamais été un long fleuve tranquille
Même gymnastique pour la bonne quarantaine d’éditeurs invités, L’Express ayant souhaité cette année élargir le cercle en conviant tous les "ténors" du milieu. A la dernière minute, quelques désistements tombent, compliquant encore plus la composition des tables, à côté de laquelle les mariages à Windsor ressemblent à des goûters d’enfants. Car si la grande famille de l’édition n’a jamais été un long fleuve tranquille, l’ambiance en son sein s’est dûment durcie ces derniers temps. Valse des éditeurs entre les différents groupes, montée au créneau d’Antoine Gallimard et de Françoise Nyssen contre le rachat de Hachette par Vivendi et multiplication des "transferts" d’auteurs (Rufin, Dugain, Bouysse, Orsenna, Grimaldi, Attali, etc.) : les temps sont chauds.
Mais oublions momentanément ces bisbilles, c’est l’heure de la photo des stars 2022, avec, notamment, Amélie Nothomb, la vétéran (23e édition, 23e présence), ravie de se rafraîchir avec une coupe de Perrier-Jouët, l’un des meilleurs champagnes selon cette spécialiste. Sourires de circonstance, le cliché est en boîte. Brigitte Giraud, Karine Tuil, Virginie Grimaldi, Victor Castanet, Philippe Besson, Natacha Calestrémé, Yasmina Khadra, Nicolas Mathieu, etc., une belle brochette de best-sellers à faire pâlir de jalousie bien des auteurs. 450 000 exemplaires (selon Edistat) vendus de L’Affaire Alaska Sanders de Dicker (plus 100 000 exemplaires du côté de la Suisse), 200 000 exemplaires pour le Goncourt (Vivre vite) de Brigitte Giraud, 180 000 pour le huitième roman de Virginie Grimaldi, Il nous restera ça, 180 000 aussi pour Les Fossoyeurs, l’enquête choc de Victor Castanet sur Orpea récompensée par le prix Albert-Londres, 170 000 pour le Connemara de Nicolas Mathieu, 90 000 pour Philippe Besson (Paris-Briançon), David Foenkinos (Numéro Deux) ou encore Yasmina Khadra (Les Vertueux) ; et cela, pour la seule année 2022. Sans parler des absents (Giuliano da Empoli, Pierre Lemaitre, Guillaume Musso, Virginie Despentes, Michel Houellebecq, Thomas Pesquet), qui sont, eux aussi, montés au firmament.
Et voguent les discussions sur… Vivendi
Viennent les agapes. Un mot d’Alain Weill, PDG de L’Express, rappelant que 2023 rime avec le 70e anniversaire de l’hebdomadaire fondé par Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, un autre d’Eric Chol, le directeur de la rédaction, saluant la belle assemblée (largement féminine en ce 8 mars), et voguent les discussions sur… Vivendi. Car, si les armes ont été déposées à l’entrée du restaurant, les éditeurs ont gardé leurs portables. Aussi, la rumeur court de table en table. A 12h58, l’info est tombée : la commission européenne s’oppose à titre préliminaire à l’OPA de Vivendi sur Lagardère (Hachette Livres), ou plus exactement retoque le montage financier proposé pour la cession d’Editis. Sauf à ce que Vivendi vende 100 % d’Editis à l’acheteur. Une information détonante alors que devait être annoncé, ce même jour, le nom du repreneur d’Editis ! Beaucoup, à table, sont concernés par le communiqué, des éditeurs de Hachette (Olivier Nora, Philippe Robinet, Isabelle Saporta, Véronique Cardi…) à ceux d’Editis (Sofia Bengana, Sophie Charnavel, Florient Lafani, Carine Fannius…).
Des "jurys incorruptibles et incompétents"?
Quand ils ne parlent pas de "l’affaire", les éditeurs s’amusent, jetant quelques piques de-ci de-là, comme celle-ci : "Avant les jurys étaient corrompus et compétents. Aujourd’hui, ils sont incorruptibles et incompétents. Je ne suis pas sûr qu’on ait gagné au change." Un bon mot qu’on gardera anonyme. Justement, une main inconsciente a placé notre chroniqueur Pierre Assouline, membre du jury Goncourt, à côté de Brigitte Giraud, qui a décroché le Graal l’année dernière. Or il est de notoriété publique que le 10e couvert de chez Drouant a voté, dur comme fer, et ce jusqu’au dernier tour (le 13e !), pour le grand "perdant" de la finale, Giuliano da Empoli – Antoine Gallimard, son éditeur, pense d’ailleurs que Le Mage du Kremlin aurait atteint le million d’exemplaires s’il l’avait emporté. Miracle du menu du Royal Monceau (raviole de ricotta épinard, suprême de volaille rôti, tartelette chocolat concoctée par Quentin Lechat) ou des vins servis (échalas, Claude Riffault, pinot noir Seresin) ? Toujours est-il que les deux convives se sont quittés souriants.
Tout comme la Belge Amélie Nothomb et le Suisse Joël Dicker, tels deux francophones se serrant les coudes. Reste une question, béante : qui de Truman Capote et de Norman Mailer est le meilleur écrivain ? Pierre Assouline, François Samuelson et Bernard Minier en ont longuement discuté. Sans se départager. A vous de voter.