Gêne des élèves, incompréhension des familles... La délicate éducation à la sexualité à l'école
Attention sujet sensible ! "S’attaquer aux questions d’éducation à la sexualité c’est risquer de se heurter à la gêne des élèves, à l’incompréhension des familles, au mécontentement des élus locaux… Voilà pourquoi nous sommes tentés de passer vite sur le sujet, voire de faire l’impasse", confie un enseignant interrogé sur les raisons pour lesquelles la loi de juillet 2001 n’est pas toujours respectée. Il est à l’unisson de nombre de ses confrères. Ce texte prévoit la mise en place de trois séances annuelles d’éducation à la sexualité dans le primaire et le secondaire. Mais, selon un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, seuls 15 % des écoliers et des lycéens et moins de 20 % des collégiens en bénéficient.
Face à ce constat, trois associations – le Planning familial, SOS Homophobie et Sidaction – ont saisi le tribunal administratif le 2 mars dernier pour "faire connaître la responsabilité de l’Etat dans le défaut de mise en œuvre" de la loi. Dans un communiqué, le collectif baptisé "Cas d’école" met en avant des "besoins criants", s’appuyant sur des données statistiques basées sur diverses études : une femme sur cinq de 18 à 24 ans déclare avoir subi un viol ou une agression sexuelle ; un jeune sur trois se dit mal informé sur le VIH ; tandis que les témoignages d’élèves LGBT affirmant être victimes de discrimination sont en augmentation.
Le ministre de l’Education nationale Pap Ndiaye, qui ne manque pas d’affirmer régulièrement son engagement en faveur de la réalisation de ces séances d’éducation à la sexualité, avait fait paraître une nouvelle circulaire en septembre 2022 pour les "renforcer". "Insuffisant !", rétorquent les associations plaignantes. "Face aux enjeux grandissants de santé publique, les politiques peuvent difficilement ignorer ces questions, explique Claude Lelièvre, historien de l’éducation. En même temps, ils connaissent bien la caractère brûlant des débats qui alimentent la sphère médiatique aujourd’hui, autour des questions de transidentité, d’homophobie ou de pédophilie. Bref, ils sont sur une ligne de crête particulièrement délicate."
Et le spécialiste de rappeler le caractère très récent de l’introduction de ce sujet à l’école : "Ce n’est qu’au début des années 1970, peu après mai 68, que l’institution va s’en emparer". En distinguant bien ce qui est de l’ordre de l’information, à travers les cours de biologie, de ce qui relève de l’éducation. "Sur ce dernier point, à cette époque, les enseignants doivent s’en tenir aux questions volontaires des lycéens majeurs ou des familles", précise Claude Lelièvre. La loi du 4 juillet 2001, instaurera les fameuses trois séances annuelles obligatoires. Le décret d’application, lui, ne paraîtra que le 17 février 2003.
Vingt ans plus tard, quels sont les points de blocage ? Les manques de moyens, de formation et d’organisation sont régulièrement mis en avant. Les thèmes tournant autour de l’éducation à la sexualité peuvent être traités aussi bien par les professeurs de sciences de la vie et de la terre, que par des enseignants d’autres disciplines, des infirmières et médecins scolaires ou encore des associations spécialisées. "Les professeurs de SVT, dans l’ensemble, ne rencontrent pas de problèmes particuliers, sans doute parce qu’ils ont une approche scientifique et qu’ils s’appuient sur des programmes précis", explique David Boudeau, président de l’association des professeurs de biologie et de géologie.
Lutter contre le fake-news
Face au poids grandissant des réseaux sociaux, qui charrient leur lot de fake-news, les enseignants ont la lourde tâche de démonter les idées reçue : la pilule protégerait du VIH, une jeune fille ne risque pas de se retrouver enceinte après un premier rapport sexuel, les règles sont une maladie… "Chaque année, j’ai droit à de nouvelles affirmations de ce genre auxquelles je n’aurais parfois jamais pensé", poursuit David Boudeau. "En revanche, je pense que les enseignants des autres matières ne courent pas après ces séances", euphémise Carole Zerbib, membre de l’exécutif national du SNPDEN-Unsa, syndicat de chefs d’établissement. Le fait qu’ils n’aient pas de temps spécifique dédié les obligerait à empiéter sur des programmes déjà chargés. "La solution, selon moi, serait de faire le lien avec les cours, poursuit la proviseure. Le professeur d’histoire pourrait aborder la question de l’avortement au moment où il parle de Simone Veil. Ou le sujet du consentement pourrait être étudié aux détours d’un chapitre de philosophie".
Le manque de temps n’est pas le seul écueil auquel se heurtent les enseignants. Beaucoup redoutent les ricanements, les provocations, voire les manifestations d’hostilité de certains élèves et même, parfois, de leurs parents. "Aborder ce sujet c’est risquer d’ouvrir une sorte de boîte de Pandore et de s’exposer à une situation qu’on aura du mal à gérer", reconnaît le sociologue François Dubet. Les professeurs craignent également d’empiéter sur un domaine longtemps réservé aux familles. "Certains considèrent que ce n’est pas à l’école d’y mettre le nez. Pour peu que leur enfant amplifie ou déforme certains propos tenus pendant les cours, cela peut engendrer une situation explosive", poursuit ce spécialiste de l’éducation. Le risque de se retrouver jeté en pâture sur les réseaux sociaux a également de quoi en effrayer plus d’un. "Aujourd’hui, on sait très bien que nos propos peuvent être filmés, montés et déformés. Voilà pourquoi je reste très vigilante quand je me lance sur le sujet", explique une enseignante de la région parisienne.
Il arrive aussi que les professeurs se heurtent à une hostilité, souvent "passive", de leurs élèves, liée notamment à des motifs religieux. "J’ai des remontées de collègues m’expliquant que certains élèves sèchent le cours de consacré à la reproduction, au programme de SVT de 4e. Parfois avec la complicité des parents", explique François De Sauza, co-fondateur du réseau Vigilance collèges lycées qui lutte contre les atteintes à la laïcité et à la liberté pédagogique. Ce professeur d’histoire-géographie, qui enseigne dans un collège "relevant de la politique de la ville", a fait intervenir l’association SOS Homophobie à deux reprises. "La première fois, j’en ai informé les élèves en amont. Résultat, une poignée d’entre eux n’est pas venue. La fois suivante, je me suis bien gardé de les prévenir. Tous étaient présents mais certains se sont enfermés dans une attitude hostile, tête baissée et bras croisés", raconte-t-il.
L'importance de se référer à la loi
Comme lui, certains professeurs se heurtent à l’opposition de certains élèves qui revendiquent le droit à la "pudeur" et au "respect". "Leur rapport au corps est parfois compliqué", reconnaît Anne* qui enseigne le français dans un collège classé REP dans l’académie de Rennes. Lors d’un cours sur la création, dispensé à ses 6e, il lui arrive de travailler sur une peinture de la Renaissance représentant Adam et Eve. "Le fait qu’ils soient nus provoque parfois beaucoup d’émoi", s’étonne-t-elle. "Récemment, j’ai projeté la vidéo d’une représentation de Phèdre à une classe de 4e. Lorsque l’actrice a légèrement baissé son haut jusqu’à la naissance de sa poitrine, les élèves ont fait mine de se cacher les yeux, en surveillant que leurs camarades faisaient de même", poursuit la jeune femme qui avoue souvent "marcher sur des œufs".
François De Sauza y voit un paradoxe de notre époque : "D’un côté, les jeunes ont désormais accès en quelques clics à des contenus érotiques voire pornographiques. Et de l’autre, certains font preuve d’une pudibonderie grandissante. Parfois, ce sont les mêmes qui usent d’un vocabulaire très cru et qui, en même temps, ont une approche de censeurs quand ils voient un sein nu ou une épaule dénudée." Pas question pour autant d’éluder certains sujets, notamment ceux liés à l’égalité filles-garçons ou à la prévention de l’homophobie. "On sent parfois une certaine méfiance à notre égard à l’idée qu’on puisse leur imposer une vision morale ou une opinion personnelle. Le fait de se rapporter à la loi, d’expliquer que l’acceptation de l’autre est encadrée juridiquement permet de dépassionner le discours", poursuit Anne.
Certains de ses collègues déploient d’autres stratégies comme le fait de séparer les garçons et les filles pour aborder ces thématiques. "Des expérimentations, menées il y a quelques années, ont montré l’efficacité de cette méthode. C’est d’ailleurs ce qui se fait dans d’autres pays comme la Finlande, la Belgique, le Danemark ou l’Allemagne", relate Jean-Louis Auduc, ex-directeur de l’IUFM de Créteil. "Les jeunes femmes qui prennent la parole sur des sujets liés à la sexualité sont très vite cataloguées comme étant des 'filles faciles'. Je sais très bien que, si je ne les vois pas à part, elles ne diront jamais rien", confie Valentine*, professeure de prévention, santé et environnement dans un lycée professionnel de Seine-Saint-Denis.
"Le fait de sortir de la classe et de se rendre dans des lieux dédiés comme, par exemple, les maisons des adolescents, permet également de libérer la parole", poursuit David Boudeau. Autre solution prônée par bien des établissements depuis quelques années : faire venir des associations spécialisées rodées au dialogue avec les adolescents. A condition, bien sûr, que celles-ci soient agréées par l’Education nationale et qu’elles soient soumises à des contrôles stricts et réguliers pour éviter tout risque de prosélytisme ou de militantisme. "Celles-ci ont l’avantage de bénéficier d’une certaine distance vis-à-vis des élèves, contrairement aux enseignants qui les côtoient quasiment tous les jours", reconnaît Carole Zerbib, qui plaide toutefois pour la mise en place de sessions communes mêlant des bénévoles associatifs et des personnels de l’établissement, comme des documentalistes, des infirmières ou des enseignants. Cette proviseure adjointe du lycée Voltaire, dans le XIe arrondissement parisien, reconnaît ne pas bénéficier des moyens nécessaires pour tenir le rythme des trois séances annuelles. "C’est bien dommage car je reste convaincue de l’importance d’aborder ces questions-là, et en particulier celles liées à l’égalité filles-garçons", soupire-t-elle
* Le prénom a été changé