Mikaïl Gorbatchev : un destin au goût d’inachevé
C’était à la charnière des années 1980 et 1990. Après « nomenklatura » et « goulag », deux nouveaux mots russes : « glasnost » (« transparence ») et « perestroïka » (« reconstruction ») sont brusquement venus enrichir le vocabulaire politique occidental.
Mikaïl Gorbatchev était au pouvoir, plus assez longtemps cependant pour réaliser son dessein d’un avenir européen pour la Russie. Les Occidentaux l’ont lâché au milieu du gué, les Américains parce qu’ils n’avaient aucun intérêt à le soutenir et les Européens en raison de leurs divergences.
Seul conseiller non russe à avoir vécu au cœur du Kremlin la fin de l’URSS, Christian Mégrelis a longtemps côtoyé Mikaïl Gorbatchev. « C’était, se souvient-il, un homme conscient de son rôle historique et de ses fonctions, mais jamais condescendant. Réservé, il restait accessible sans être pour autant chaleureux. »
Dernier dirigeant de l’URSS, de 1985 à 1991, Mikaïl Gorbatchev en a été, comme il le déplorait lui-même, le « fossoyeur », contre son gré et faute de soutien extérieur. Et il y a eu cette tentative de coup d’État qui, surgi du récent passé soviétique, a vu, le 19 août 1991, des chars entrer dans la capitale. Soutenu par des milliers de Moscovites, le président Boris Eltsine a aussitôt pris la tête de la révolte. Des unités militaires se sont ralliées.
Image controverséeAu contraire de Boris Eltsine, Mikaïl Gorbatchev est sorti politiquement affaibli par ce coup de force de trois jours qui précipitera la dissolution de l’URSS en décembre 1991. Il n’a ainsi pas pu mener à leur terme ses réformes. Et l’inachevé est perçu encore aujourd’hui comme une trahison par une large partie de l’opinion russe.
« Mikaïl Gorbatchev avait une meilleure connaissance des questions internationales que nationales, pointe son ex-conseiller. Le fonctionnement du KGB, notamment, lui échappait. La population lui reprochait de ne pas assez se préoccuper de ses difficultés. D’où son image controversée en Russie alors que la Chine lui est reconnaissante d’avoir rétabli les relations entre les deux pays. »
Le Bloc de l’Est était déjà fissuré avant la chute du Mur de Berlin
En Russie comme dans le monde, son poids historique est pourtant indéniable. « Mikaïl Gorbatchev, rappelle Christian Mégrelis, a mis fin au monopole du Parti communiste sur la vie politique russe. Il avait pour ambition de restaurer un minimum de démocratie dans son pays déclinant en raison d’un pouvoir trop vertical ; pas une démocratie à l’anglaise certes, mais présentable, dans laquelle un désaccord n’était notamment pas synonyme de prison. »
Plus loin que l'Oural« Il a, poursuit-il, libéralisé l’économie. Il avait pour modèle l’Allemagne et sa cogestion des entreprises. On avait mis en place un actionnariat salarié, mais les oligarques ont vite mis la main sur les entreprises. Quant à son action diplomatique, sa politique de paix, d’entente notamment avec l’Occident, tout le monde voit ce que Vladimir Poutine en a fait. Mikaïl Gorbatchev était d’ailleurs très méfiant à son égard. Leurs relations étaient inexistantes. »
C’est en vain que Mikaïl Gorbatchev a tendu la main à l’Europe : « Sa vision, slavophile, ne s’arrêtait pas à l’Oural, mais aux frontières les plus orientales de son pays. Sinon, il n’y avait pas chez lui de volonté d’inféoder l’Europe, juste celle de la voir moins dépendante des États-Unis. Il ne comprenait d’ailleurs pas trop ce qu’était l’Union européenne. Celle-ci n’étant pas une fédération, il préférait entretenir des relations avec chacun de ses États membres. Je l’ai convaincu de se rapprocher de Bruxelles. J’ai moi-même donné une lettre en ce sens de sa part à Jacques Delors. C’était en 1991… »
Fin de l'URSS : la victoire d'une idéologie sur une autre
« Mais les Européens, conclut l’ex-conseiller, se sont désintéressés de la question russe et ont laissé faire les putschistes. Boris Eltsine en a profité pour asseoir son pouvoir et entretenir l’idée fausse que c’est Mikaïl Gorbatchev qui a bradé l’Union soviétique alors que c’est lui, Boris Eltsine, qui l’a fait. »
Jérôme Pilleyre
Lire. Christian Mégrelise, Le Naufrage de l’Union soviétique – choses vues, Trancontientales d’éditions, 2020.