Ils achètent une forêt à Saint-Moreil (Creuse) pour la préserver de toute exploitation intensive
Un magnifique panorama sur les collines boisées du sud-ouest de la Creuse s’offre à nous, au carrefour des routes départementales 86 et 13, au lieu-dit Le Moncheny, dans la commune de Saint-Moreil, près de Bourganeuf. Ainsi qu’une vue imprenable sur l’une des dernières coupes à blanc du secteur, une vaste parcelle pentue autrefois plantée de résineux ayant été entièrement coupée à l’hiver dernier.
« Lorsque l’on amène des gens ici, c’est facile de leur montrer le type de pratiques auxquels nous nous opposons », lance Vincent Magnet, membre des Tisserands. Cette association locale créée en 2017 s’intéresse notamment au « foncier forestier et agricole » pour « redynamiser, renforcer les liens entre les personnes, préserver le vivant et les paysages creusois », indique Vincent Magnet.
Dix hectares de forêt achetés en 2019 à Saint-MoreilCes engagements ont incité le collectif à acquérir une dizaine d’hectares de forêt au Moncheny, en 2019, avec des dons locaux et l’aide d’une fondation, après deux ans de discussion avec le service des Domaines et la Safer. Des bois composés d’une grande diversité d’essences de feuillus, mais aussi de résineux, que l’association souhaite protéger de toute exploitation industrielle. Les terrains, qui s’étagent à flanc de colline, ont été achetés suite au décès de leur ancien détenteur.
« Nous voulions vraiment préserver cette partie de la forêt parce que nous savions que si de gros propriétaires s’en emparaient, elle risquait d’être coupée », indique Swany Pourquié, également membre des Tisserands.
Nous essayons de maintenir de la forêt de feuillus en la faisant vieillir, en évitant que cette forêt dite “peu productive” ne soit transformée en forêt résineuse “intensive”, comme cela se fait beaucoup en Limousin en ce moment.
Vincent Magnet (association Les Tisserands)
Car, avance celui qui est également technicien forestier de formation, « la monoculture pose de nombreux problèmes : conflits, risques incendies, pollution des eaux, érosion des sols et de la biodiversité… »
Une sylviculture douce et raisonnéeMais pas question pour autant de mettre l’ensemble de ces arbres sous cloche ! « Nous pensons qu’il faut travailler avec l’existant, avec ces espèces qui sont là depuis longtemps, qui font partie du paysage et qui sont adaptés à la région », poursuit l’homme de 47 ans.
De fait, comme nous le constatons en nous engageant sur l’un des chemins qui traversent la forêt des Tisserands, ici, la plupart des arbres ne sont pas livrés à eux-mêmes. Par endroits, des individus marqués en jaune sont considérés comme des « arbres d’avenir » à laisser pousser.
Ces chênes ou ces châtaigniers offriront, peut-être, du bois d’œuvre, aux prochaines générations. Et les Tisserands ont choisi de couper certains de leurs congénères pour leur laisser plus d’espace et de lumière. D’ailleurs, depuis deux ans, l’association organise des chantiers forestiers ciblés et sans utiliser de lourdes machines.
Travaux forestiers réalisés par Les Tisserands.
« Nous formons les gens à regarder la forêt, à connaître les essences, aux manières d’abattre, avec tronçonneuse ou à la hache, et aux risques liés à cet abattage », explicite Vincent Magnet. L’objectif est donc à la fois de créer du lien autour d’une approche douce de la sylviculture. Et de profiter raisonnablement des ressources offertes par la forêt, en mettant, par exemple, du bois de chauffage ou du bois d’œuvre à disposition d’adhérents de l’association ou d’habitants des environs.
Nous ne sommes pas dans une dynamique de vente. L’idée est plutôt de répondre à des besoins locaux. Tout en se réappropriant petit à petit des savoir-faire.
Swany Pourquié (association Les Tisserands)
Ouvrir la forêt et favoriser la biodiversitéLes chantiers des Tisserands visent également à ouvrir la forêt. Ainsi, des arbres tombés ont parfois été tronçonnés, permettant de faciliter l’accès de certains secteurs aux promeneurs et autres chercheurs de champignons.
L’association souhaite faire de ces parcelles un lieu de (re)découverte de la biodiversité, en organisant des visites, des sorties avec des écoles… Bref, un support pour « réfléchir au lien que nous entretenons avec le vivant et se reconnecter avec ses richesses », précise Swany Pourquié.
« Garder de la forêt vivante » est d’ailleurs l’un des principaux objectifs de ce projet. L’association a adopté une approche forestière que l’on pourrait qualifier de “différenciée” : sur une pente, des épicéas et des douglas fauchés par la tempête de 1999 ont, par exemple, été délibérément confiés à la nature. Leur dégradation offre gîte et couvert aux insectes xylophages (qui se nourrissent de bois) et à certains champignons.
Des arbres tombés durant la tempête de 1999 ont été volontairement laissé en place par endroits pour favoriser la biodiversité.
Ailleurs, quelques abattages ont permis de maintenir des clairières et de favoriser les “sous-étages” de la forêt, composés d’une végétation basse qui retient l’eau. Preuve par l’exemple que les humains et la biodiversité peuvent avancer main dans la main.
Texte : François Delotte
Photos : Bruno Barlier