Pourquoi ce n'est pas la sécheresse qui inquiète les producteurs de pommes AOP du Limousin
À deux semaines du démarrage d’une récolte précoce, prévu le 12 septembre 2022, soit une semaine plus tôt que l'an passé, ce n’est pas la sécheresse mais un ensemble de difficultés qui noircissent l’avenir des pomiculteurs limousins. Ils ont au moins trois bonnes raisons d’être pessimistes, ces jours-ci.
1. Un printemps effroyableLaurent Rougerie, le président du syndicat des producteurs de l’AOP pomme du Limousin, martèle l’information : « La sécheresse n’est pas le problème majeur ».
La preuve : dans la zone de production, la plupart des fruits offrent un calibre correct et une apparence satisfaisante. Car seuls un tiers des vergers de l’AOP ne bénéficient pas d’un système d’irrigation. « Et même sur ces 30 % là, la sécheresse n’a pas conduit à une catastrophe », assure l’arboriculteur. Même si, dans les vergers de la famille Teulet, en 100 % bio, on constate que les fruits sont plus petits, ce qui ne permet pas de compenser les pertes causées par le froid.
Car, en réalité, c’est le printemps terrible, enchaînant gelées au début du mois d’avril puis très fortes chaleurs en mai, qui met en péril la récolte. « On s’oriente vers un déficit de 30 à 40 %, assène Laurent Rougerie. Pour la troisième année consécutive, on n’a pas de récolte “normale”, ce qui fait qu’en trois ans, on a perdu l’équivalent de plus d’une récolte annuelle. »
2. Une explosion des coûts de productionSi la sécheresse de l’été a évité le développement de maladies, en contrepartie, il a fallu protéger les arbres avec du talc ou de l’argile. Une intervention qui a un coût, comme le carburant pour les machines, le matériel, l’électricité… « On fait face à une augmentation galopante des charges », résume le président du syndicat. « Le prix du bio va sortir cher, confirme Cyril Ferrier. Mais est-ce qu’il va se vendre cher ? Je suis très inquiet. »
L’exemple le plus concret, c’est la main-d’œuvre. « Son coût a augmenté de 8 % entre 2021 et cette année », annonce Laurent Rougerie. Les stations fruitières, où les fruits sont triés, lavés, stockés, conditionnés, puis expédiés tout au long de l’année pèsent aussi de plus en plus lourd dans le budget. « Ramenée au kilo de pommes, la hausse des coûts de production s’élève à 5 centimes au verger et à 15 centimes aux stations fruitières. » L’inflation (le prix du carton a explosé) pèse aussi très lourd chez les professionnels qui valorisent et transforment leur production avant de la commercialiser, sous forme de jus, de compotes…
Quand le climat se fait électrochocC’est lors d’une année où le gel printanier avait dévasté ses vergers que Cyril Ferrier a basculé. Ce petit-fils de paysans de La Roche-l’Abeille (Haute-Vienne) est toujours enraciné sur les terres familiales. Avec son épouse Sandrine, ils sont à la tête de trois cents hectares de vergers de pommiers en Haute-Vienne, en Dordogne, ainsi qu’une toute petite partie en Creuse. Et tout est en bio : il a basculé tous ses vergers (200 hectares à l’époque) en seulement trois ans. « C’était en 2012, une année où on a gelé à 95 %. Il a fallu se remettre en question. »Photo Thomas JouhannaudDésormais, l’entreprise Famille Teulet, avec 200 employés, est le troisième acteur majeur de la pomiculture limousine, derrière le duo Cooplim Limdor et l’alliance Meylim-Perlim. Mais, à 50 ans, Cyril Ferrier ne sait plus trop quelle révolution opérer pour faire face au contexte économique et climatique. « Malheureusement, je n’ai pas de solution. Il faut serrer les fesses, faire en sorte que l’entreprise soit viable. »
3. Une consommation en berneLa tendance générale n’épargne pas les pommes et la production bio ne se porte pas mieux. « On est confronté à une sous-consommation, assure Cyril Ferrier, de la Famille Teulet. On nous a incités à faire du bio, on a pris les risques, maintenant les politiques doivent assumer ! »
Mais, surtout, « on ne comprend plus le marché », avoue le président de l’AOP, qui assure n’avoir « jamais vu un tel dérèglement commercial en si peu de temps. Il faudrait que l’on fasse passer les augmentations de prix à nos clients, les gros distributeurs, les grossistes, mais ce n’est pas le cas. » Face à toutes ces difficultés, certaines exploitations se retrouvent en péril. « On voit l’effritement des producteurs et des surfaces de production depuis quelques années, confie Laurent Rougerie. Là, j’ai peur que ça s’accélère. »
Saviez-vous que la crise climatique change aussi le goût des fruits ? (Octobre 2021)
Pomme Labrousse