L'une en fait des lunettes, l'autre des accordéons : elles façonnent le bois au Vernet-Chaméane (Puy-de-Dôme)
Le comptable de Tania Rutkowski lui avait dit qu’elle ne trouverait personne pour partager son atelier du Vernet-Chaméane. « C’est la campagne, les gens ne voudront pas venir ici pour travailler », rapporte l’artisan de 39 ans, amusée, en imitant l’expert qui s’est finalement trompé. Chloé Malnoury cherchait un local à louer sur la commune. Elle a « sauté sur l’occasion », lorsqu’une connaissance commune les a présentées.
Chloé : d'un projet de fin d'études à sa marque de lunettesOriginaire de Champagne-Ardennes, Chloé Malnoury est arrivée en Auvergne il y a trois ans.
La jeune femme de 27 ans est arrivée avec ses cartons, sa scie à chantourner et un stock de placage en bois, en mars 2020. C’est à ce moment-là qu’elle s’est mis « officiellement » à la création de lunettes en bois.
« J’ai commencé, il y a trois ans, pour un projet de fin d’études. Ça m’a beaucoup plu donc j’ai décidé de continuer là-dedans. »
Drôles de zèbres : une boutique de créateurs auvergnats à Clermont-Ferrand (décembre 2020)
Tania : passionnée d'accordéon depuis l'âge de 7 ansTania Rutkowsky fabrique aussi bien des accordéons diatoniques que chromatiques.
Tania affiche fièrement les créations de sa collègue sur son nez. L’un des modèles porte son prénom. Elle aussi façonne le bois depuis plusieurs années, en accordéons. « J’ai commencé à en jouer à 7 ans en volant celui de mon papa. Plus tard, j’ai voulu un accordéon chromatique qui est uni-sonore… Il faut que j’explique ce que c’est ? », se soucie-t-elle.
Oui, alors elle reprend :
Avec le chroma, la note est identique quel que soit le mouvement du soufflet. C’est celui des bals musette. Donc, comme je n’avais pas l’argent pour m’en acheter un, je me suis dit que j’allais le faire moi-même.
Après une formation en réparation, la passionnée s’est lancée à son compte dans la création – quasi-complète – avec pour seul bagage l’instrument qu’elle s’était confectionné. Ils sont aujourd’hui une quinzaine à exercer ce métier en France.
L'un des accordéons de Tania dont le motif sur la caisse a été dessiné par sa fille Isia.
« On se complète plutôt bien ! », lancent-elles de concert. Les deux artisans utilisent des essences de bois différentes mais ont « les mêmes goûts sur les associations et les couleurs ». Chloé récupère les chutes de Tania pour réaliser montures ou accessoires.
Elles ont choisi la quiétude du parc du Livradois-ForezLeur atelier est aménagé au rez-de-chaussée de la bâtisse en pierre où vit Tania. Une large vitrine laisse entrer la lumière et donne presque l’impression de travailler dans le jardin. Au cœur du parc régional du Livradois-Forez, la nature, le calme… C’est exactement ce dont elles avaient envie.
« Travailler seule toute la journée, ça devient long, au bout de quinze ans ! Mais je ne voulais pas non plus être en ville avec des gens qui vont et viennent… Je ne peux pas bosser comme ça. »
Par contre, les randonneurs qui s’arrêtent en passant par le hameau, là, d’accord.
« On aime beaucoup discuter avec eux. Ça fait partie des plaisirs à être ici avec le fait de pouvoir poncer dehors », complète Chloé. Elles n’ont pas non plus besoin de la visibilité d’une rue passante de centre-ville. Les musiciens, français comme étrangers, connaissent déjà l’adresse.
Leurs créations font de plus en plus d'adeptesEt les opticiens du territoire proposent depuis peu les lunettes de la marque Yonocto. Rien ne sert de demander la signification à sa fondatrice, « ça ne veut rien dire ! C’est une pure invention », répond-elle en rigolant.
Chloé utilise plusieurs essences pour réaliser ses montures en bois : de l'ébène, de l'érable...
Chloé ne sort que deux modèles par an puisque toutes les formes sont personnalisables. La tendance séduit de plus en plus. « Je réfléchis à proposer une gamme pour enfants. Oui, c’est solide… Tant que l’on ne s’assoit pas dessus ! », lance celle qui fait partie de la dizaine d’artisans lunetiers à exploiter cette matière en France.
Les accordéons aussi ont du succès. « Il a perdu son côté péjoratif. Il n’y a pas un groupe de musique française qui n’en a pas aujourd’hui », constate Tania. Et devinez même qui lui a demandé de lui donner des cours pendant la pause déjeuner ? Chloé…
Lisa Douard