Pénurie de médecins dans l'Allier : « la faute des politiques » pour le président du conseil de l'ordre
Le président du conseil départemental de l’ordre des médecins de l’Allier, Philippe Bécaud, juge « la situation dramatique » sur le bassin montluçonnais. « A Vichy, c’est aussi très compliqué ». Comment en est-on arrivé là ? Explications.
Le numerus clausus. Pour Philippe Bécaud, les pouvoirs politiques sont à l’origine des déserts médicaux. « Dans les années 1985 à 2000, on a divisé par deux le nombre de médecins formés dans l’optique de diminuer les dépenses de santé. C’était un raisonnement primaire d’un énarque qui a été validé par tout le monde : les députés, les sénateurs, les ministres de la Santé successifs… C’était une volonté délibérée de l’État de restreindre la santé publique parce qu'il y avait les comptes de la Sécu qui était dans le rouge ».
Des médecins à la retraite à 57 ansLe Mica. « Le processus a été amplifié par le Mica qui permettait aux médecins de cesser leur activité à 57 ans. Ils pouvaient partir avec une retraite à taux plein à condition de s’engager à ne pas retravailler. Je peux vous dire que beaucoup sont partis ».
Les études. « Avant la réforme des études médicales, il y avait un tiers de spécialistes pour deux tiers de généralistes. Avec l’internat qualifiant, beaucoup d’étudiants se sont engagés dans la voie de la spécialisation. On est arrivé à 50/50 ».
L’hôpital. « A Vichy, il y a 25 ans, il y avait 40 médecins à l’hôpital, ils sont aujourd’hui 160. Nous on est passé de 170 et 110 médecins de ville. Le rapport était d’un hospitalier pour quatre médecins de ville, on est aujourd’hui à cinq pour quatre. Les hôpitaux ont capté beaucoup de médecins ».
La féminisation de la professionLe travail. « La nouvelle génération ne travaille pas autant que les vieux. La profession se féminise, elles travaillent un petit peu moins. Quand vous avez un couple de médecins qui paye beaucoup d’impôts et qui se dit je ne vois plus mes enfants, le choix est vite fait. Le médecin de campagne, lui, il attaquait à 8 heures et finissait à 22, 23 heures. Les mentalités ont changé, les gens veulent vivre. C'est toute une philosophie qui a changé. En bien ou en mal, cela dépend de quel côté on se place. Si c'est du côté du patient, c'est mal. Si c'est celui du médecin, c'est bien. On les voit les médecins qui arrêtent maintenant, ils ont bossé comme des cons toute la vie sans rien faire d'autre et ils partent à la retraite à 65 balais cassés ».
Les universités. « Les jeunes qui font l'université ont envie de rester auprès de la "maman" qui les a formés. Une chose toute simple qui est valable pour Montluçon, Moulins et Vichy. Les ORL, c'est ma profession, cela fait très longtemps qu'on savait que ça allait partir en sucette vu la moyenne d'âge des uns et des autres. Le patron a plaidé la cause à l'ARS régionale en disant qu'il fallait qu'on augmente le nombre d'internes en ORL. Ils ont doublé le nombre de médecins ORL et où se sont-ils installés ? À Clermont ! Parce qu'on n'a pas le pouvoir d'obliger les gens à s'installer à tel ou tel endroit ».
Quid de l'installation obligatoire ?L’installation. « Je ne suis ni pour ni contre l’installation obligatoire des médecins. Moi, j'ai fait mon service militaire en 1981, c'était un service civil où je suis resté un an et demi à La Réunion. Je pense qu’on pourrait faire un service national obligatoire pour les médecins en leur disant : vous allez travailler pendant deux ans à tel ou tel endroit, ça va faire partie de votre formation. Après, on ne peut pas obliger les médecins à s’installer au fin fond de la campagne où il n’y a plus d’école, plus de commerces, plus de Poste. Les confrères ont des enfants et s'il faut qu'ils se tapent vingt ou trente bornes pour amener leurs gamins à l'école, au collège ou au lycée, c'est compliqué. Je pense malheureusement qu'on est parti de trop loin ».
Fabrice Redon