Quand les habitantes de Montrol-Sénard en Haute-Vienne se retrouvent dans le champ de la caméra avec Nathalie Baye et Laura Smet
Adèle, Lucienne, Blanche et Jeanne n’ont rien oublié du tournage. Ce jour-là, elles se remémorent leurs souvenirs sur les bancs de l’ancienne école communale reconstituée en hommage à Jules Ferry.
C’est là, dans ce décor, et sur la place du village de Montrol-Sénard, en Haute-Vienne, qu’elles ont participé à certaines scènes du film Les Gardiennes de Xavier Beauvois tournées en 2016.Souvenirs de tournage dans l'ancienne école communale rénovée.
La petite commune, restée figée dans la campagne française de la fin du XIXème siècle, a servi d’écrin pour sublimer sur grand écran le travail des champs pendant la guerre 14-18. Le temps du tournage, la magie va opérer entre deux mondes qu’a priori tout oppose. Celui des paysans, et du cinéma avec ses actrices stars, Nathalie Baye et sa fille Laura Smet.
Ce n’était pas la première fois que des équipes de cinéma débarquaient dans le village, à la recherche de décors authentiques. Mais sur ce film, les habitants de Montrol-Sénard ont joué un rôle important.
Adèle Lavauzelle, aujourd’hui âgée de 80 ans, a longtemps travaillé à la ferme. L’équipe du film lui confie la mission de préparer les actrices pour les « scènes agricoles », dans la « machine du cinéma », un univers bien loin du sien.
« Je ne connaissais pas Nathalie Baye. Au début, j'avais peur »
Les Gardiennes)
« Je ne connaissais pas Nathalie Baye. Je n’avais pas vu ses films. Mais j’ai rapidement su que c’était quelqu’un d’important à qui je devais apprendre le geste des vieux métiers. J’ai travaillé avec Nathalie Baye et sa fille Laura pendant quinze jours. Au début, j’avais peur. Mais il y a eu un grand respect entre nous pour réussir la bonne tâche et faire un beau film. »
Sur l’écran, Adèle Lavauzelle fait aussi la figurante, comme les autres « gardiennes ». Jeanne montre avec fierté sa silhouette photographiée pour l’une des affiches du film. « C’est moi là?! Les posters ont été diffusés dans toute la France. C’était quelque chose », sourit celle qui n’oubliera pas l’expérience de sitôt.
Agricultrices, épouses de paysans, elles ont participé à l’hommage rendu à leur travail, et à celui de leurs aïeux, réapprenant les gestes que l’on effectuait encore pendant la Première Guerre mondiale : la moisson au fléau, à la faucille, l’attache à la main des bouquets de paille avec le blé. « Pour ce geste, le tour de main m’est revenu naturellement alors que je ne l’avais pas fait depuis l’enfance », confie Adèle.
Le film fut un concentré d’émotions fortes pour l’octogénaire, qui a soigneusement rangé tous les souvenirs vécus sur le tournage du film de Xavier Beauvois. « Ils se trouvent dans la boîte de ma belle vie », dit-elle avec un franc sourire.
Un salaire pour la première fois de leur vieLa boîte renferme, entre autres trésors, les fiches de paie de son travail sur le film. Un moment très émouvant sur lequel revient Adrien Denizou, à l’origine de cette belle histoire. « Pour la première fois de leur vie, ces femmes, qui avaient été figurantes dans Les Gardiennes, percevaient enfin un salaire à plus de 76 ans. Jusque-là, elles avaient aidé leur mari dans les champs et n’avaient pas eu la reconnaissance financière de leur travail. »
Et la boîte d’Adèle ne contient pas que des fiches de paie. Des lettres aussi.Adèle Lavauzelle, devenue figurante sur le film et répétitrice sur le film Les Gardiennes, a rencontré Nathalie Baye sur le tournage et entretient depuis une correspondance avec l'actrice.
Depuis le tournage, une correspondance est née entre l’agricultrice et l’actrice Nathalie Baye. « Elle m’écrit pour Noël, pour la nouvelle année. Elle me donne des nouvelles. Laura est maman d’un petit garçon. Nathalie a promis de revenir me voir à Montrol-Sénard. » La célèbre famille peut compter sur la discrétion d’Adèle Lavauzelle, qui n’évoquera que brièvement « le chagrin » évoqué dans une lettre au moment du décès de Johnny Hallyday, quelques mois après le tournage.
Une aventure cinéma de premier planAdrien Denizou était loin de se douter que rénover l’école communale de Montrol-Sénard serait le point de départ d’une aventure humaine et cinématographique de premier plan.Adrien Denizou, président du syndicat d'initiative local, est à l'origine de la rénovation de l'ancienne école du village de Montrol-Sénard dans le parcours touristique Nostalgie Rurale. Pour le remercier de son travail, Xavier Beauvois lui a confié un petit rôle dans une scène du film.
Brocanteur passionné, amoureux de son village, il décide, en 1986, avec le soutien du syndicat d’initiative dont il est le président, de rénover l’ancienne école du village, avec sa classe, ses bancs, ses encriers, son poêle central et sa bibliothèque. « Quand Xavier Beauvois est venu me voir en me disant qu’il adaptait le livre Les Gardiennes d’Ernest Pérochon, je lui ai dit qu’il était au bon endroit à Montrol-Sénard?! Ce fut l’un des premiers instituteurs de l’école communale. »
Toute la bibliographie de l’instit-écrivain originaire des Deux-Sèvres se trouve sous vitrine dans la classe rénovée, à côté des cahiers d’appel des écoliers du village datant de 1877.
Adrien Denizou va même jusqu’à influencer Xavier Beauvois pour modifier le scénario de départ. « Suite à nos échanges, Beauvois a changé le métier de l’un des personnages du roman, qui était boulanger, pour en faire un instituteur. Un clin d’œil à Pérochon », sourit Adrien Denizou.
Tout au long du tournage, Adrien a servi d’intermédiaire entre les habitants du village et l’équipe de cinéma. Pour le remercier de sa participation, Xavier Beauvois lui a confié un petit rôle dans une séquence tournée à côté du village, à la Croisille, près des Monts de Blond. « J’étais le maire et je venais annoncer la triste nouvelle d’un poilu mort au combat. J’avais juste à dire “c’est ton mari”. Tout était dit. »
La scène a été gardée au montage.
Une source d'inspiration pour les jeunes cinéastesLe réalisateur Xavier Beauvois (au centre avec le chapeau) et son équipe sur la place du village de Montrol-Sénard pour Les Gardiennes (Photo d'archives A. Combrouze)
Le tournage du long métrage Les Gardiennes et les trois cents personnes mobilisées sur le film a marqué un tournant cinématographique pour la petite commune et ses habitants, aujourd’hui sollicités par la jeune génération de cinéastes. Le village authentique de Montrol-Sénard en Haute-Vienne attire les caméras, surtout depuis le téléfilm 1905, tourné en 2005 avec les acteurs Sophie Quinton et Sagamore Stévenin. Mais depuis Les Gardiennes, les jeunes cinéastes sont très enthousiastes à l’idée de filmer dans les pas du réalisateur Xavier Beauvois. Des étudiants de Limoges ont sollicité les conseils d’Adèle Lavauzelle pour leur court métrage Les Âmes silencieuses. Adèle les conseille et a envoyé leur film à Nathalie Baye. Qu’en pensera-t-elle?? Son avis se fera connaître dans une prochaine lettre…
Aline Combrouze
Photos : Stéphane Lefèvre