Rescapée d'une tentative de féminicide à Clermont-Ferrand : "Si on peut tirer des leçons de ce qui m’est arrivé pour que les choses changent"
Isabelle a réchappé d’une tentative de féminicide. Le 22 février dernier, elle était grièvement blessée de deux coups de feu tirés par son ex-conjoint (1), chez elle, à Clermont-Ferrand.Aujourd’hui, quatre mois plus tard, l’enseignante, âgée de 48 ans, est toujours en convalescence. Ce mercredi 16 juin, accompagnée de son avocate, Me Maud Vian, elle a rencontré le procureur de la République de Clermont. Comme dans d’autres affaires similaires, Isabelle avait déposé plusieurs plaintes (2) avant les faits.
Quelles sont les questions que vous vous posez et que vous avez posées au procureur. Elles sont personnelles et je ne sais pas si je veux en parler. Ce que je peux dire, c’est que j’avais des questions très concrètes à lui poser sur mon dossier. Il a été franc. J’ai eu des réponses – pas toujours celles que je souhaitais – mais cet accueil a été bien pour moi, pour mon parcours personnel. Il a aussi entendu mon besoin d’ouvrir les perspectives. Il a entendu ce que je lui ai dit… Après, qu’est-ce qui se met en place pour essayer d’agir plus dans la prévention que dans la réaction aux événements.
Pensez-vous que ce qui vous est arrivé aurait pu être évité ? Je pense que dans mon cas personnel, l’issue n’aurait pas pu être prévenue. C’est difficile à dire… En revanche, certainement que la police et la justice auraient pu mettre des bâtons dans les roues à mon ex-conjoint. Cela n’a pas été fait au bon moment (3), peut-être parce que cela a été une histoire très rapide dans le temps.
Qu’est-ce que vous voulez dénoncer ? Ce que je ressens, c’est d’avoir traversé un chemin seule. J’ai ouvert ma maison par le biais des plaintes, par ma parution devant le juge aux affaires familiales. J’ai posé des jalons, j’ai averti. Mais il n’y a pas eu de réponse dans le préventif, dans l’humain. L’association Avec 63 m’a aidée mais je pense que l’on ne travaille pas assez dans l’accompagnement pour apaiser des situations. Le téléphone grave danger et le bracelet anti-rapprochement sont des outils qui peuvent aider, mais ce n’est pas, à mon avis, le chemin qu’il faut privilégier pour agir dans la prévention. Je pense qu’il faut avoir des regards croisés, des réponses humaines, comme un coup de fil, pour expliquer pourquoi une plainte est classée sans suite.
Vous parlez aujourd’hui… Survivre à un événement aussi violent, être atteinte dans ma féminité (son ex-conjoint l’a blessée au bas-ventre, NDLR), le fait d’avoir été victime d’une tentative de meurtre, c’est une violence contre ma personne, ma famille, mon entourage, qui est indescriptible. J’essaye de revoir les choses, de réfléchir aux difficultés du parcours. C’est tellement difficile que je me dis que ce n’est pas possible de rester sur une histoire personnelle et de ne pas alerter sur des choses certainement communes à de nombreux cas. Si on peut tirer des leçons de ce qui m’est arrivé pour que les choses changent…
" Je vis au jour le jour. Il y a des jours bien et des jours moins bien. Les jours bien, on s’appesantit sur les petites joies de la vie "
Vous êtes en convalescence. Comment voyez-vous l’avenir ? Je vis au jour le jour. Il y a des jours bien et des jours moins bien. Les jours bien, on s’appesantit sur les petites joies de la vie. Le fait de survivre à un événement comme ça, c’est pouvoir se dire : « Il fait beau aujourd’hui ». Des choses minimes qui vous disent que ça vaut le coup de continuer. Je suis d’un naturel optimiste. Je sais que je vais tout faire pour aller bien, mais bon, il y a du chemin.
Vous êtes enseignante. Vous allez pouvoir retrouver votre métier ? Bien sûr, quand physiquement et mentalement je pourrai le faire. J’ai hâte.
(1) Il s’est suicidé le jour même.
(2) Elles avaient été classées sans suite "faute de preuves suffisantes" avait expliqué le procureur de la République le 8 mars 2021.
(3) Elle a déposé trois plaintes entre le 28 janvier et le 2 février et une ordonnance de protection a été rendue par le juge aux affaires familiales onze jours avant les faits.
Leïla Aberkane