Restaurer la légitimité de l’État. Image et représentation de l’État auprès des Français
Vous notiez en introduction de nos débats que nous assistions à un retour de balancier en faveur de l’État. C’est sans doute vrai, pour ce qui est de l’action publique. Concernant les représentations collectives, je crains de paraître aujourd’hui plus Cassandre. Il existe actuellement une crise entre les Français et leur État. Dans ses cours au Collège de France, Émile Durkheim dit : « Plus l’État est fort, plus il libère l’individu. » Cette phrase est d’une banalité sans nom pour un républicain de la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, elle sonne à l’oreille de nombre de nos compatriotes comme un oxymore. L’État ne peut être qu’oppressif, et, s’il l’est, ce n’est que pour nous protéger d’un monde dangereux ; ce à quoi il ne parviendrait même plus. Il suffit d’ouvrir les chaînes d’informations en continu ou les réseaux sociaux pour se voir infliger la longue liste des échecs de l’État. Lors de la crise de la Covid, nous avons assisté à une forme de statophobie médiatique, tutoyant souvent l’absurde. Mais si ces discours sont tenus, c’est qu’ils fleurissent sur un terreau favorable. Les enquêtes d’opinion montrent une défiance des Français vis-à-vis de l’État. Dernier exemple relevé, un sondage pour la Tribune des 18 et 19 juin 2020 : 73% des Français jugent que la crise modifie la manière défavorablement dont ils évaluent son action.
Comprendre la crise de l’État, ce n’est pas seulement comprendre comment ce dernier dysfonctionne, au regard de la science administrative. Comprendre la crise de l’État, c’est comprendre comment sa légitimité est aujourd’hui fragilisée dans le corps social. C’est l’objectif de cette intervention : saisir la crise de l’État par le bas. Car si l’État est rejeté par principe, aucune réforme ne le sauvera. Si l’État devient un objet désirable, toutes les réformes deviennent possibles.
Le Peuple français est un peuple politique. Cela signifie qu’il veut pouvoir faire collectivement des choix et orienter son destin. Comme le notait bien Arendt, la domination sans partage de la liberté des modernes est à la fois une capitulation du sens du politique, mais aussi de la liberté du Peuple, et donc de l’individu qui renonce à influer sur son devenir. Il nous faut donc être parfois un peu des anciens. Il nous faut croire en la capacité du politique de changer le monde pour ne pas subir docilement ses mutations. L’État est à cet égard perçu non comme une fin, mais comme un outil. L’État est l’instrument que se donne le Peuple pour agir sur son destin et sur lui-même comme corps social. Or, aujourd’hui, la légitimité de cette fonction semble abîmée. D’abord, car l’État n’est plus identifié, il est un objet flou dont le lien avec le Peuple et le souverain est mal compris. Ensuite, parce que l’État est perçu, à tort ou à raison, comme impotent.
On assiste donc, tout d’abord, à une désidentification de l’État. L’État n’est plus vu par nombre de nos concitoyens comme une entité stable dont ils peuvent saisir les contours. Les figures de l’institution ont cessé de marquer la société. Cela semble provenir de trois séries de facteurs entraînant une conséquence délétère ; le tout accroissant sensiblement l’ampleur de la crise de légitimité.
Le premier facteur est une extériorisation de l’État. Je ne crois guère dans la notion de société civile. Elle a une aura médiatique, idéologique et politique, mais peu de consistance scientifique. En revanche, il existe des acteurs, ou des entrepreneurs, se revendiquant de la société civile. Ceux-ci visent à capter une part de représentation légitime au nom d’un intérêt sectoriel. Ils s’instituent alors en rival de l’État dans son activité de représentation. Ces acteurs font valoir qu’ils sont plus légitimes que les autorités politiques à dessein de représenter tel ou tel segment de la société. Leur réussite, ces dernières années, vient du fait qu’ils sont parvenus à gagner ce pari. Une bonne partie de nos concitoyens, peut-être la majorité, se sent mieux représentée par telle association ou tel mouvement, que par les organes de l’État. L’idée d’une représentation multiple du citoyen, à plusieurs niveaux et selon plusieurs modalités, est une belle idée sous la plume des philosophes ou des auteurs de rapports sur la démocratie. Elle n’a que peu de consistance pratique. Le citoyen peut se projeter alternativement dans plusieurs acteurs, mais sur un sujet donné, quand deux d’entre eux, se réclamant de lui, entrent en dialogue, il en choisit un. Dès lors que ces entrepreneurs de la société civile sont parvenus à se faire des représentants plus légitimes que l’État dans leur champ, l’État devient quelque chose d’extérieur. Il est cette altérit...