Gérald Darmanin présent à l'hommage aux trois gendarmes tués dans le Puy-de-Dôme : "C’est un moment de deuil très important"
Présent le lendemain du drame en Auvergne, Gérarld Darmanin revient aujourd’hui à Ambert pour un hommage national à la hauteur de l’émotion suscitée par la mort des trois gendarmes dans l’exercice de leur métier. Une mission de protection essentielle, aux yeux du locataire de la place Beauvau, qui vient dire toute « la reconnaissance » de la Nation aux militaires tués et à leur famille.
Après l’effroi et l’émotion suscitées par la mort de trois gendarmes à Saint-Just, quel message venez-vous délivrer au nom du gouvernement lors de cet hommage national ?
Ce sera un message de reconnaissance et de respect pour les forces de l’ordre et plus particulièrement les gendarmes, fortement marqués par cet acte d’une violence inouïe. Je serai là aussi pour dire aux forces de sécurité intérieure, policiers, gendarmes que nous leur devons chaque jour protection. Ils sont des héros du quotidien. Les gendarmes réalisent 300 interventions quotidiennes liées à des violences conjugales. Aucune n’est banale. Cela peut être, pour eux, à tout moment, le drame.
Ce sera votre deuxième visite depuis le drame. Vous devez mesurer l’onde de choc provoquée par ce drame…
Oui, je me suis déplacé le jour même. J’ai été aussi en contact avec des élus, tant sur place avec les maires d’Ambert et de Saint-Just, qu’au téléphone et j’ai senti à quel point le Puy-de-Dôme, l’Auvergne et plus largement le pays dans son ensemble sont touchés, meurtris. Tout le monde dit « nos » gendarmes comme s’il s’agissait de la famille. C’est un moment de deuil très important pour cette région et pour la gendarmerie toute entière.
L’enquête avance. En sait-on plus aujourd’hui sur l’engrenage qui a conduit à ce triple homicide ?
L’enquête est menée par le procureur de la République et je ne ferai pas de commentaire particulier puisqu’il lui appartient de communiquer sur le dossier. Ce qui est certain, c’est que nous devons apprendre de ce qui s’est passé pour protéger le mieux possible les femmes victimes de violence conjugales, et, en même temps, voir comment on peut mieux suivre des individus manifestement violents comme ce meurtrier, qui possédaient des armes légalement comme tireur sportif.
Sur les déclarations de la première femme du tueur Gérald Darmanin souligne que la plainte de celle-ci pour menaces de mort et non-paiement de pension avait "été prise en compte et suivie d'une enquête".
La première femme de l’assassin a affirmé dans une récente interview avoir tenté, en vain, d’interpeller à des dizaines de reprises sur la dangerosité de son ex-époux. N’y a-t-il pas des trous dans la raquette dans la prise en compte de la parole des femmes victimes de violence ?
Aujourd’hui, nous sommes dans le temps du deuil et l’enquête nous permettra de voir ce que l’on peut améliorer. La personne dont vous parlez avait déposé une première plainte pour menaces de mort et non-paiement de pension, en 2017. Cette plainte avait été prise en compte et suivie d’une enquête et l’individu avait été entendu en audition libre. On peut sans doute toujours s’améliorer et se poser la question de savoir si des personnes manifestement violentes ont le droit de garder des armes lourdes alors qu’elles ne sont pas condamnées.
Ce terrible fait divers fait remonter à la surface la question cruciale du poids accordé à la parole des femmes victimes de violence. Cette parole est-elle suffisamment prise en compte ?
Grâce à l’action considérable de Marlène Schiappa, comme secrétaire d’Etat au droit des femmes tout d’abord, puis au ministère de l’intérieur, les services publics – et plus spécifiquement la police et la gendarmerie-, ont réalisé beaucoup d’efforts pour mieux prendre en compte les signalements et les plaintes des femmes victimes. Mais aussi de le faire de manière plus anonyme parce que, dans le cas de ces violences, les femmes sont souvent sous une telle emprise de leur conjoint ou époux qu’elles ont peur de déposer plainte.
Afin d’améliorer encore les choses, des expérimentations sont menées actuellement dans plusieurs départements où des policiers et gendarmes appellent les femmes ayant déposé plainte – parfois en se faisant passer pour un autre service de l’Etat - afin de savoir si elles vont bien et pouvoir le cas échéant intervenir. Nous veillons aussi à apporter un soutien psychologique à chaque femme qui rentre dans un commissariat ou une gendarmerie afin de les aider à porter plainte, à surmonter la menace qui pèse dans leur vie quotidienne avec bien souvent des enfants au milieu de tout cela. Des intervenants sociaux sont recrutés dans chaque département à cette fin. Mais il faut les protéger encore davantage afin de prendre toute la mesure d’un phénomène qui ne s’est malheureusement pas amélioré avec le confinement.
La plateforme arretonslesviolences.gouv.fr, lancée par Marlène Schiappa en 2018 pour permettre à chacune et à chacun de signaler une violence conjugale, à toute heure du jour et de la nuit auprès de policiers ou gendarmes spécialement formés, a enregistré 60% de signalements supplémentaires durant le confinement.
De manière générale, la société française semble de plus en plus violente. Les gendarmes et les policiers sont à la fois victimes de cette violence et parfois aussi accusés d’usage disproportionné de la force. Comment concilier le nécessaire exercice de l’autorité et le respect des libertés individuelles ?
Ce sont les policiers et les gendarmes dans leur mission de protection de la population qui sont les premières victimes des gens violents. Savez-vous que chaque jour, trente policiers et gendarmes sont blessés en mission. Et depuis le 1erjanvier, ce sont 11 policiers et gendarmes qui sont décédés en intervention. 11 morts dans des interventions qui n’ont rien à voir avec du terrorisme, comme ces trois gendarmes qui ont été tués en portant secours à une femme. Ces policiers et gendarmes ont été blessés ou tués par des gens qui ne s’arrêtent pas quand on dit : halte Police.
Il y a un refus d’obtempérer en véhicule toutes les demi-heures dans notre pays et les chiffres s’aggravent d’année en année. C’est une violence quotidienne qui tue des policiers et gendarmes, pères et mères de famille qui ne rentreront plus jamais chez eux parce que leur mission était de nous protéger. Il ne faut donc jamais inverser les rôles. Je suis souvent révolté dans mon for intérieur quand je vois qu’ils sont attaqués alors que ce sont, eux, qui subissent au quotidien la violence.
Sur les faits d'usage disproportionnée de la violence reprochée aux forces de l'ordre, Gérarld Darmanin refuse de considérer que "cette petite partie" de comportements répréhensibles ''est le tout".
Concernant les violences reprochées à des policiers, vous plaidez des actes isolés…
Qu’il y ait ici ou là des gendarmes et des policiers qui ne respectent pas la déontologie et les règles de la République, bien sûr. Cela peut arriver. Comme il y en a chez les journalistes, les hommes politiques, les dentistes, les receveurs des postes, etc. Sur 250.000 fonctionnaires dans les forces de l’ordre, il peut y avoir des comportements inacceptables. Et dans ces cas-là, il faut en tirer des conclusions très rapides : ils ne sont pas dignes de porter l’uniforme de la République. Mais je me refuse de considérer que cette petite partie est le tout. Lors des manifestations des Gilets jaunes, je le dis d’autant plus facilement que je n’étais pas encore à l’Intérieur, il y a eu 2.000 policiers et gendarmes blessés. C’est énorme.
De nouvelles manifestations contre la loi Sécurité globale sont annoncées pour début janvier. Faut-il s’inspirer de ce qui a été fait en Allemagne, où l’on privilégie le dialogue et une stratégie de désescalade, pour traiter le problème des « black blocks » à la racine ?
On peut effectivement s’inspirer de ce qui marche ailleurs, comme en Allemagne. Ce qui est certain, c’est que pendant de longues années, l’État français a concentré le travail des services de renseignement sur la lutte contre l’islamisme radical. Il fallait le faire, évidemment. Or, dans le même temps, nous voyons se multiplier dans les manifestations en France, des professionnels du désordre, qui viennent pour casser, piller, frapper, tuer même. Et la liberté de manifester qu’il faut préserver ne permet pas la liberté de casser.
Le travail de la police est justement de permettre aux citoyens de manifester librement quelles que soient leurs opinions. En même temps, il faut pouvoir distinguer ces manifestants des casseurs et des voyous. Et pour cela, nous devons faire trois choses. Tout d’abord, améliorer le renseignement pour mieux connaître ces individus qui viennent dans les manifestations pour casser et s’en prendre aux forces de l’ordre. A la demande du Président de la République, j’ai renforcé considérablement les moyens pour pouvoir les repérer.
Deuxièmement, il faut pouvoir mener des interventions très rapides. La dernière manifestation s’est bien passée car nous sommes intervenus très vite avec plus de 150 interpellations qui montrent la fermeté de l’État. Et puis, troisièmement, il y a la réponse pénale. Le travail de la police est de documenter les dossiers pour permettre aux juges de condamner le plus lourdement possible ces casseurs.
Gérard Darmanin fait confiance aux parlementaires pour réécrire le controversé article 24 de la loi sur la sécurité globale et trouver "le bon équilibre entre l'absolue liberté d'informer et l'absolue protection des policiers et des gendarmes.
Comment sortir de l’impasse sur la loi sur la sécurité globale et le très critiqué article 24. Et trouver un moyen terme entre la protection des forces de l’ordre et de liberté d’expression ?
Ce qui compte, c’est bien sûr de rassurer les policiers et les gendarmes dans l’exercice de leurs fonctions car nous ne pouvons pas accepter qu’ils aient la peur au ventre lorsqu’ils interviennent dans des conditions de plus en plus difficiles. Regardez cette image affreuse de ce policier frappé à terre par une dizaine d’individus, lors de la manifestation du 5 décembre dernier. Il reste stoïque, il ne sort pas son arme. Il se laisse mourir comme il me l’a dit lui-même. Il faut donc protéger les policiers et les gendarmes. Mais en même temps, il faut évidemment pouvoir garantir totalement la liberté d’informer, et donner aux journalistes les moyens de faire leur métier en toute quiétude, en toute protection. La liberté de la presse n’est pas discutable. Je ne doute pas que le texte, qui est désormais entre les mains des parlementaires et qui va être discuté au Sénat en février, permettra de trouver ce bon équilibre entre l’absolue liberté d’informer et l’absolue protection des policiers et des gendarmes.
Propos recueillis par Dominique DiogonPhotos : Thierry Nicolas