Au secours ! On vous menace de sélection
Edito. Retrouvez la tribune hebdomadaire de Sophie de Menthon.
Nous vivons terrifiés par les inégalités qui peuvent résulter du talent, du mérite et même du travail. Un des rares (le seul ?) pays au monde où la réussite est suspecte puisqu’elle est forcément facteur de lutte des classes. On continue de vouloir couper les têtes des nouveaux aristos de la vie : les privilégiés en tous genres qui réussissent dans quelque domaine que ce soit. Il est symptomatique de célébrer celui qui a gagné au loto (partiellement exempté d'impôts) et de fustiger l'entrepreneur qui a « fait de l'argent » !
Beaucoup de nos étudiants, largement encouragés par leurs professeurs (le comble), refusent la sélection à l’entrée de l’université. Nous en sommes venus à considérer comme pour la loterie nationale, que le tirage au sort est plus moral parce que forcément égalitaire car il convient de ne pas favoriser les bons élèves, ce serait de l'élitisme. Les syndicats se battent pour ça, bientôt la disparition des mentions ? La phobie de la discrimination s'étend partout comme une tâche d'huile. On se demande comment les concours continuent de subsister. Ce qui est paradoxal c'est que justement en refusant la sélection à la fac, on crée vraiment une discrimination par rapport à ceux qui passent des concours pour les prépas et les écoles de commerce en rabaissant les universités françaises qui dégringolent dans le classement de Shanghai.
Niveler, évidemment par le bas, serait juste car distinguer les individus les uns des autres, en choisir certains c'est forcément en éliminer d'autres au profit de quelques-uns, c’est devenu immoral. Tout cela se double d'une déresponsabilisation croissante qui encourage cet état d'esprit ; le « c'est pas d'sa faute » est un passeport social idéologique argument idéal aussi bien pour la justice que les partis politiques, les profs ou les parents, sans parler bien sûr des enfants qui ne se rendent pas compte que ce faux confort font d'eux les grandes victimes. Le « pas d'sa faute » est une fausse bienveillance facile qui excuse tout et depuis un certain temps (responsable mais pas coupable) de la voiture brûlée à la mauvaise note en classe, l'individu ne peut pas être responsable.
Dans le monde de l'entreprise, sélection veut forcément dire discrimination et le CV anonyme en serait le remède magique : on ne met plus de photo, plus d'adresse et bientôt il faudra supprimer les diplômes obtenus si on va au bout du raisonnement par l'absurde. Les contrôles anti-discrimination pleuvent de partout, le "testing" est le dernier en date. A ce rythme, il va falloir songer à interdire de recruter car sélectionner un candidat est une discrimination en soi. Personne n'a encore eu la bonne idée de tirer au sort dans les listes de Pôle Emploi pour les affectations à des postes...
Ce politiquement correct est désastreux car la vie est une inégalité permanente qui commence le jour de la naissance. On ne donne plus le goût de gagner, de réussir, c'est l'école qui a initié ce toboggan de l'échec en supprimant les notes ; le résultat ne s'est pas fait attendre au point que l'on entend des étudiants s'indigner dans les médias que les examens soient basés sur des notes ! La promotion républicaine qui au siècle dernier a fait émerger des personnalités exceptionnelles reste un souvenir de film en noir et blanc.
Et pourtant les jeux des cirques télévisés devraient encourager le même enthousiasme de gagner... un diplôme ! Le succès de The Voice, des concours du meilleur pâtissier, de l'équipe de Koh Lanta qui doit passer sur les corps de l'équipe adverse, les supporters hystériques d'une équipe de foot, le champion de tennis, etc. sont bien le témoignage dans l'âme humaine de ce goût indéboulonnable de la compétition, vaincre n'est autre qu'un instinct de survie.
Oui, il faut redonner à nos enfants la rage de convaincre et de briller que ce soit pour être capable d'expliquer un poème de Shakespeare de résoudre une équation ou de monter sa boîte ; il ne suffit pas d'être bon, il faut être le meilleur et tout le temps. Le principal c'est d'essayer, car essayer c'est déjà réussir ; qu’importe l'objectif que l'on veut atteindre que l'on souhaite être coiffeur ou chercheuse en biologie.
Alors c'est désespérant de voir que c'est toute une partie du corps enseignant qui à la veille des examens, sème dans les esprits qu'il faut faire barrage pour empêcher les bons de gagner. Les bruits courent sur les manifestions qui pourraient empêcher le bon déroulement du BAC dans certains établissements, y compris au lycée Henri IV : forcément un symbole de l'excellence ce serait bête de ne pas s'y attaquer...
Certes, ParcoursSup n'en est qu'à ses débuts, les formations de rattrapage se mettent seulement en place, les bugs concernant le choix des bacheliers demeurent mais le tournant est pris et quelle tristesse de voir ces résistances sans avenir se durcir. Ce sont toujours les moins représentatifs, les plus négatifs qui plombent les réformes lancées. Les conservateurs d'aujourd'hui sont ceux qui sont accrochés à leurs privilèges, à la résistance au changement contre l'intérêt général, ce sont de nouveaux piètres révolutionnaires : les insoumis de la réussite.
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